HANOÏ

          J’étais jeune il est vrai

J’ai commencé très tôt à bourlinguer de par le vaste monde. A 1 an j’étais au Maroc, j’ai fait mes 6 ans sur le navire qui nous emmenait vers Madagascar, à 11 ans j’abordais les rives tonkinoises, en attendant Hong-Kong et Shanghai, le tout entrecoupé de séjours, assez courts, en métropole. Ceci pour dire que j’ai vécu très proche de populations assez différentes. Elevé par un père marsouin, colonial dans l’âme et définitivement anticolonialiste par la philosophie humaniste qui était la sienne, j’ai toujours considéré, et cela depuis mes plus jeunes années, qu’un « blanc » ne valait pas deux ou trois « jaunes » ou une bonne demi-douzaine de « noirs » !
Et pourtant … une fois, une seule, – mais quel remord – j’ai obéi à la loi du milieu, un milieu que je rejetais pourtant tant il m’inspirait de mépris.

Lycée Albert Sarraut
Lycée Albert Sarraut

A 11 ans j’entrais en 6ème (classique bien sûr !) au lycée d’Hanoï. Les mutations des officiers de la Coloniale étaient à peu près calquées sur les périodes scolaires, au moins pour ceux qui étaient en charge de famille, ce qui permettait aux lardons  de ne pas manquer un jour de classe (au grand dam des dits-lardons). Le régime colonial étant alors en avance de quelques décennies sur la métropole, nous étions « mixtes », garçons et filles, ce qui a une grande importance dans mon récit. Le lycée était par ailleurs fréquenté de la même manière par les enfants des classes moyennes autochtones. Par goût, et par l’habitude de mes années coloniales précédentes, mes amis se situaient plus dans les rangs des tonkinois et, bien sûr des tonkinoises ! Les petits « euros » (ainsi nommaient-on les jeunes français…déjà ?) ne m’inspiraient pas un grand intérêt, vu la morgue parentale dont ils faisaient preuve, ce qui par contre les isolaient dans des clans fermés, avec déjà une classification allant des officiers et administrateurs subalternes au top des officiers supérieurs et des Résidents de haut vol ! Le porte-étendard de ces « jeunes messieurs » était d’ailleurs le fils du Résident Général qui mobilisait voiture officielle et chauffeur (annamite) pour tous ses déplacements scolaires ! Bien sûr j’avais aussi quelques amis « blancs », ne serait-ce que parmi les familles de l’unité que mon père commandait. Mais mon grand ami – celui que l’on qualifie d’intime – était un tonkinois, second d’une fratrie de cinq, dont le père était  commerçant dans l’alimentaire. Un même goût pour le tennis nous avait rapprochés et, comme nous étions de la même force en classe, mais avec des centres d’intérêt différents, nulle rivalité ne venait ternir notre amitié.
Cette mise en place, peut-être un peu longue, est pourtant nécessaire à la compréhension de ce qui m’est arrivé.
J’ai dit que Nguyen – ainsi se prénommait-il – était le second rejeton. La première place revenait à sa sœur qui, elle, répondait au nom de Maï Lan (fleur d’orchidée) ! Ceux qui ont vécu en Extrême Orient me rendront justice, quand une orientale est belle, elle n’a rien à envier à nos starlettes de charme. Donc Maï était belle et, malgré son jeune âge, 12 ans, comme toutes ses consœurs tonkinoises, déjà très …féminine ! Je dois dire que les petits coloniaux, par rapport aux métropolitains, étaient très en avance sur la connaissance des rapports entre filles et garçons et les actions masculines consistant à tirer les tresses des filles, étaient depuis longtemps rangées au magasin des souvenirs ! Je dois pourtant reconnaître qu’il se passa presqu’une année avant que nos rapports évoluent.
Nous passions à la fin de l’année scolaire un examen – il n’y avait pas encore le déterminisme du livret scolaire quant aux possibilités de changer de classe – et nous savions, nous les élèves, l’importance attachée par les parents, toutes nationalités confondues, à ce que cet examen soit positif ! J’ai omis, pardonnez-moi, d’indiquer que Nguyen, Maï et moi étions dans la même classe de 6ème. Nguyen, second de la classe, ne se posait pas de questions sur le résultat. Il n’en allait pas ainsi pour sa sœur et moi, qui sans être dans les bas-fonds (comme le fils du Résident, tient !) n’étions pas non plus dans le trio de tête. Nous voilà donc attelés, ensemble, à une espèce de bachotage avant la lettre, ce qui nous prit tout un mois et nous rapprochât beaucoup ! Nos efforts, notre entraide, le sérieux de nos révisions, supervisées par Nguyen, nous rapportèrent de sérieux dividendes et nous finîmes la course en tête pour le passage en 5ème !
Jeune VietnamienneLes vacances, cette année-là, furent merveilleuses : tennis, canotage sur le Grand Lac, randonnées en vélo pour me faire découvrir le Tonkin (on ne disait pas encore le Viêt Nam) avec arrêt dans un monastère bouddhiste pour un thé brûlant, sorties en baie d’Ha Long, rêveries nocturnes sur les berges du Grand Lac orchestrées par le concert des crapauds-buffles, échanges de petits mots (pas encore d’e-mail par chance), tout cela mis bout à bout ne pouvait aboutir qu’à un resserrement certain des liens d’amitiés qui nous unissaient . Liens qui allaient se transformer, avec la rentrée des classes, en quelque chose de plus profond sans que cela soit exprimé, une complicité, que j’aurais qualifiée d’amoureuse si j’avais eu 20 ans ! Notre classement nous donnait le privilège de choisir nos places dans la salle de classe principale. Il va sans dire que Maï et moi nous retrouvâmes côte à côte, avec l’astuce de ne pas être au premier rang !
L’année scolaire débuta sur les chapeaux de roues, résultat d’une certaine émulation entre nous deux. Elle voulait certainement me montrer que la jeunesse tonkinoise n’était pas toute dans les rizières et moi, j’avais à cœur de rehausser un peu le prestige des petits blancs, fortement mis à mal par l’arrogance de jeunes crétins même pas capables d’avoir un niveau scolaire acceptable. Le premier trimestre de notre 5ème se déroula donc dans une douce euphorie, déroulant ses jours de classe studieux où chacun apportait à l’autre le coup de pouce attendu, si cela s’avérait nécessaire. Mais les dieux sont souvent jaloux du bonheur des humains (comme nous l’apprenait notre prof d’Histoire Ancienne) et un chausse-trappe allait se creuser sous mes pieds. J’aurais peut-être compris si j’avais été plus âgé mais je n’étais encore, à vrai dire, qu’un gosse qui faisait l’apprentissage de la vie.
Mon père avait « touché » au dernier arrivage, un jeune lieutenant tout frais émoulu de Saint Cyr et nanti d’une jeune épouse, dite de bonne famille, qui pensait être arrivée en pays conquis, ayant décidé que les « boys » et les « congaïs » n’étaient là que pour la servir. Hélas ! Je ne me suis rendu compte que beaucoup plus tard de la petitesse d’un tel jugement, subjugué que j’étais par l’aura de « CYR », auquel naturellement on me destinait plus tard. Au demeurant un jeune officier charmant, très disert, plein d’enthousiasme et plein de …préjugés ! En particulier la colonie ne présentait pour lui qu’un moyen « d’arriver » en utilisant toutes les ressources et les moyens que le pays pouvait fournir. Aveuglé par les histoires de shako, de casoar, de gants blancs et de sabre au clair, je n’ai pas vu se construire le piège où allait sombrer une douce amitié et surtout une confiance réciproque, un piège où j’allais me montrer avec le visage de ceux-là même que je méprisais.

A la saison chaude, les européens et aussi les tonkinois allaient souvent se promener, à la nuitée, sur les berges du Grand Lac, espérant y trouver quelque fraîcheur. Le silence étant de bon ton, les conversations feutrées ne troublaient pas le calme de ces nuits, profondes comme des univers. L’année précédente j’y étais souvent allé, avec Nguyen et Maï et nous nous allongions sur l’herbe rase, sans un mot, contemplant un ciel peuplé d’étoiles inconnues. Le premier trimestre avait vu quelques-unes de ces sorties nocturnes avec une différence pourtant, la main de Maï cherchant la mienne, un geste simple qui nous emplissait pourtant de plénitude.
Et vint le soir fatidique où j’ai perdu mon honneur d’enfant !
Ma mère s’était occupée, comme à son ordinaire, d’aider le jeune ménage dans son installation et celui-ci était entré peu à peu, non pas dans notre intimité, mais dans une relation plus fréquente que beaucoup d’autres amis. Ainsi étaient-ils souvent présents dans nos petites balades nocturnes, chose qui ne m’enchantait guère d’être à la remorque des adultes. Je trainais derrière les deux couples ce soir-là, rêvant à d’autres balades ! « Claude !! » Mon prénom claqua comme un coup de tonnerre dans cette nuit sereine, alertant mes parents et le jeune couple. C’était Maï, assise en contrebas, avec son frère et ses parents, qui, me voyant passer sans la voir, m’avait appelé pour se signaler. Surpris, je mis un moment à réagir et j’allais me précipiter vers elle lorsque la jeune femme qui s’était approchée, laissa tomber un « Mais c’est une congaï » si méprisant que j’en fus cloué sur place. Le couperet venait de tomber !
Mes parents, qui étaient bien sûr au courant et ne trouvaient rien à redire à mes relations « indigènes » n’osèrent pas – pourquoi ? – relever l’injure, saluant simplement les parents de mes amis. Et moi, qui aurait dû courir vers elle, sous le regard glacial de la « Lieutenante », je baissai les yeux, tournai les talons et rejoignis mes parents !

Le lendemain, au lycée, la place à mes côtés était vide ! Et tous les élèves tonkinois de la classe, qui étaient tous mes copains ne m’adressèrent plus jamais la parole. Cinq mois plus tard je partais pour Shanghai où le bataillon de mon père avait été envoyé en renfort. Mais les dieux sont parfois cléments ! A la gare d’Hanoï, accoudé à une fenêtre du train qui allait nous emmener à Haiphong, pour prendre le paquebot pour la Chine, je vis, alors que le convoi démarrait, a moitié cachée par un pilier de la verrière, Maï, ma Maï, qui était venue pour un adieu définitif !

Non je n’ai pas pleuré ! Non je n’ai pas souffert au sens strict du mot ! Je crois que je devais être trop jeune pour ça ! Mais une certitude, ce soir-là, s’est ancrée en moi : c’est que nous sommes tous fait de la même pate et que le mépris que nous pouvons porter à un autre, parce qu’il n’est pas fait comme nous … c’est à nous même que nous le portons !
C.F.

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