Un « Bâtisseur » de Vie

           « Histoire d’Eau »

« Il frappa de son bâton, par deux fois, le rocher de Meriba et l’eau jaillit de la pierre! »

Je n’aurais eu garde de comparer mon père à Moïse, qui d’ailleurs à l’époque était encore pour moi un parfait inconnu, lorsqu’un soir, dans le poste perdu d’Ankorika, je tirais, pour la première fois, la chainette de la chasse d’eau des cabinets, tout neufs, de notre bungalow !
Ainsi commença la saga d’une année qui devait faire de mon père, capitaine d’Infanterie Coloniale, le héros d’une aventure humaine destinée à amener à toute une population, militaires et autochtones, des conditions de vie dont personne n’avait osé rêver jusqu’alors !
Ankorika ! C’était un poste militaire, situé sur un plateau à l’entrée de la rade de Diégo Suarez, surplombant le village de pêcheurs de Ramen, jumelée avec un fort d’artillerie de marine, Orangéa, sis lui au ras des flots et commandant directement le goulet d’entrée. Ces points de défense avaient été créés par Joffre à la fin du XIXème siècle pour protéger la rade de Diégo (Antsiranana  aujourd’hui), base de la flotte de l’Océan Indien. Après la guerre de 14/18 la valeur militaire en avait bien baissé et l’entretien des infrastructures en avait pâti ! Mon père en prit le commandement en janvier 1931 et je découvris avec excitation mon nouveau lieu de vie au milieu des cannes à sucre, des manguiers et des bougainvilliers : j’avais tout juste 6 ans !
L’Etat des lieux, assez désastreux, accusait leur non-entretien. Les bâtiments du poste (on disait « La Caserne »), les bungalows des officiers et sous-officiers, situés un peu plus bas, n’étaient pas encore en ruines…mais la lèpre tropicale commençait à faire son œuvre. Mon père décida, dans un premier temps, de remettre en état ce qui était le plus abimé, puis de chercher les moyens de rendre la vie le plus agréable possible à cette communauté, en y incluant le village de Ramen dont la magnifique plage était à un petit quart d’heure de descente. Qui dit travaux dit matériel et matériaux. Inutile de compter sur l’intendance militaire à Diégo dont les moyens étaient aussi fort limités. En fait elle ne fournissait aux deux établissements, et une fois par quinzaine, que le strict nécessaire en vivres, médicaments et petit matériel, le tout amené de Diégo par un remorqueur de la Marine. Tout çà n’était pas folichon, ceux qui ont tâté du régime militaire comprendront ! Aussi, par décret des Autorités Supérieures, en l’occurrence mon capitaine de père, le « Système D » reçut ce jour-là ses Lettres de Noblesse !

Premier problème : l’eau ! Un vieux pêcheur sakalave ayant connu la création du poste, disait se souvenir d’une tentative qui avait été faite par les « vazaha » (étrangers) à cette époque pour amener l’eau d’une assez grosse source qui se trouverait dans la montagne. Une patrouille finit par repérer la source qui alimentait une sorte de petit lac. On devinait en effet les restes d’un petit canal, enfoui sous les broussailles, qui avait dû autrefois amener l’eau …où ? Il fut donc décidé de construire, non un canal, trop fragile, mais une canalisation. Les géomètres de la Compagnie ayant fait leur travail, le point d’arrivée se trouva être en contrebas du Poste ! « Qu’à cela ne tienne, l’eau on la montera ! ». J’étais bien trop jeune pour pouvoir apprécier toutes les difficultés de l’entreprise mais ma confiance dans mon « Grand Homme » était totale. Il faut dire que j’avais liberté presque totale, mes travaux scolaires étant accomplis dans la matinée (mes parents furent mes premiers instituteurs) pour faire de ma petite personne tout ce dont j’avais envie. C’est ainsi que je pus participer en « mouche du coche » à toute la saga de modernisation du Poste militaire d’Ankorika !
Qui dit canalisation, dit tuyaux ? Pour qui sait s’en servir la nature fait toujours bien les choses. La région offrait des bambouseraies à profusion. En faire des tuyaux relevait de l’enfance de l’art, les grands bambous proposant des longueurs avec un diamètre assez constant. Pour les relier, des manchons au diamètre supérieur s’emboitaient parfaitement sur les deux tuyaux, l’étanchéité étant réalisée avec une argile rouge assez commune. Alors « les terrassiers » entrèrent en action et une tranchée, coupant à travers la brousse, sur une ligne déterminée par les géomètres, progressa rapidement vers le fameux point d’arrivée … en contrebas ! Une autre escouade, que l’on nommait « les plombiers » s’activait à poser la canalisation, alimentée par les sections de bambous préparées par une troisième escouade, « les forestiers » ! Cette canalisation reposait sur un lit de sable et galets provenant de la plage de Ramen. A lire ce récit on pourrait se poser la question « Mais comment tout ceci était-il véhiculé sur les chantiers ? ». Mais toujours grâce à Dame Nature ! Madagascar possède un bovidé-miracle : le Zébu ! Comme autrefois les bœufs, dans les campagnes de France, il sert à tout ! Les zébus assurèrent donc tous les transports, servant aussi de tracteur pour tirer une espèce de grosse charrue qui ouvrait le premier sillon de la tranchée. Pendant ce temps, au point d’arrivée, un bassin avait été construit. Il devait recevoir l’eau descendant de la montagne par gravité. Et l’eau arriva ! Ouai ! mais elle n’était pas encore là-haut ! Je me souviens de mon père contemplant le bassin qui se remplissait, avec un air dubitatif. Gilbert Bécaud aurait pu lui écrire sa chanson :

Et maintenant que vais-je faire                       Aux robinets de nos bâtiments !
De toute cette eau que j’ai sous la main ?      Oui, Oui, mais Oui, c’est la lumière
Pour la monter, chacun l’espère,                     Qui brille en moi, j’ai trouvé enfin !
Que je vais bien trouver un moyen                 Une éolienne… y’a qu’à la faire,
Qui l’amènera bien gentiment                         Et nous aurons enfin notre bain !

Une éolienne ? Bien sûr ! Et le reste de la Compagnie se transforma en ferrailleurs, soudeurs, tôliers, mécaniciens pour réaliser, toujours avec les moyens du bord, cet objet incongru qui viendrait puiser l’eau en bas, dans le bassin, pour la rejeter en haut. Par chance la compagnie possédait la pompe adéquate pour ce genre d’engin. Les ailes de ventilo servent à faire tourner la pompe. En fait, après quelques essais et beaucoup de cogitation, le moulin aérien fut remplacé par un moulin animal, soit deux mulets qui tournaient en rond sans se lasser ; sous la surveillance d’un tirailleur malgache. Je pense que la réalisation dut donner du fil à retordre, si j’en crois ce que je pouvais voir du haut de mes six ans, durant toute la mise en place du « moulin » ! L’eau fut amenée dans une espèce de château d’eau, construit au point le plus haut du casernement, pour distribuer par gravité jusqu’aux logements des officiers et sous- officiers qui se trouvaient plus bas, le plateau d’Ankorika descendant en pente vers la mer du côté d’Orangea. Naturellement pendant que les équipes du gros œuvre s’acharnaient à la construction, d’autres escouades mettaient en place les canalisations nécessaires à cette distribution …toujours en bambous ! Les seuls tuyaux de plomb, dont mon père avait pu négocier – Dieu sait comment – l’achat à Diégo, servaient à « l’armement », si je puis dire, des bâtiments. Cette période fut pour nous comme un grand jeu, dont nous suivîmes, à pied d’œuvre toute l’évolution.
J’ai dit « nous » car nous étions toute une bande, filles et garçons, rejetons des familles de militaires, tous à peu près du même âge, bande dont j’étais le « chef » (tient dont !) par droit de naissance (re-tient dont !) étant le fils du capitaine commandant la compagnie …et aussi après une bagarre avec un autre prétendant, dont j’étais sorti vainqueur, avec deux bosses, une coupure et un œil au beurre noir, sans compter la fessée dont mon paternel m’avait gratifiée après l’affaire en question ! Cette position n’avait d’ailleurs rien de gratifiant car elle consistait surtout à être le premier en tête de tous les coups tordus que des gosses peuvent inventer et, par voie de conséquences, à en assumer la responsabilité quand la justice paternelle rendait son verdict (Aïe …mon fondement !)
Mais revenons à nos moutons, ou plutôt à nos robinets. Les travaux terminés, les essais exécutés, le verdict de viabilité, qui bien que n’étant pas « NF » avait toute sa valeur, rendu par le Maître d’œuvre, le grand moment tant attendu allait enfin arriver ! Le jour de la cérémonie, qui pour nous était bien plus émotionnante que n’importe quelle ouverture d’autoroute aujourd’hui, fut fixé, le lieu serait le bungalow du Chef de corps et tous ceux qui voudraient y assister le pourraient, hormis les militaires d’astreinte de service et ceux qui manœuvreraient les vannes d’ouverture du château. Au jour dit, quasiment tout le poste était là, autour du bungalow, la place ne manquant pas comme aujourd’hui dans nos cités ! Un téléphone de campagne reliait mon père, en grand uniforme pour la circonstance, aux préposés aux vannes. Mais quelle allait être la preuve de l’arrivée de l’eau dans le bâtiment ? Mon père qui était plutôt pince sans rire et possédait une bonne dose d’humour, décida que ce serait la chasse des waters (signe incontestable de l’arrivée de la « civilisation » !) dont le local était visible de l’extérieur, toutes portes ouvertes, et que le manipulateur serait …son fils !

Le jour est arrivé ! L’heure va sonner ! Dans le petit local, avec un sous-off contrôleur, fier comme aucun paon ne saurait l’être, je suis à poste, la main, tremblante d’excitation, crochée sur la poignée de la chainette, et j’attends ! Dring ! le téléphone transmet l’ordre d’ouverture (naturellement les canalisations étaient déjà pleines après les essais, l’ouverture des vannes les mettant en charge). Dans un silence de cathédrale, mon père lève le bras, le mien se raidit…le bras, frappé des trois galons, s’abaisse et je tire la chaine !

Jamais le gargouillis de nos chasses d’eau, ce bruit que tout le monde entend et que personne ne connait, ne fit autant de bruit que celui-là ! Il fut suivi d’une immense clameur de hourra. Je ne connaissais pas encore le mythe de Prométhée, donnant le feu aux hommes, mais si je l’avais su, je crois bien que je me serais facilement identifié à lui !

Imaginez ! Je n’avais pas 7 ans et j’étais la main qui avait donné l’eau sans laquelle il n’y a pas de vie, à toute une communauté vivant au fin fond de la brousse

Et « l’Eau courante » …s’il vous plait ! !

[portfolio_slideshow size=large  include= »907,908,909,910,911,912,913,914,915,916,917″]

C.F.

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *