Une Nuit au maquis

         Marche !  Petit soldat…

1942 ! Les Nazis violent la « Ligne » et en quelques jours envahissent le reste de la France.
Une colonne – spécialisée dirais-je – fonce vers Toulon et son port de guerre où stagne toute la Flotte.
J’habite Toulon et j’ai 17 ans ! Les explosions des charges de sabordage ont réveillé la ville et, sous l’énorme nuage noir qui commence à recouvrir le port, comme un voile de deuil, tout le monde se précipite pour avoir des nouvelles. Je suis descendu en ville, aux 4 coins de la  place de la Liberté les blindés siglés svastika , les tankistes aux sinistres uniformes noirs qui se baignent dans le bassin sous la statue, je crois avoir inconsciemment pris, ce jour-là, la décision de rejoindre le maquis quand je le pourrais.
1943 ! Les bombardements anglo-américains s’intensifiant sur Toulon, ma mère, inquiète pour moi qui était le plus souvent en ville, décida de partir pour une cité que nous connaissions bien, Mont de Marsan, et où elle espérait que le temps serait plus calme !

La MadeleineMont de Marsan
La Madeleine
Mont de Marsan

Je ne parle pas du voyage qui ressembla, à cette époque, à « Mission Impossible », de la petite villa que nos amis montois nous avaient trouvée, aux portes de la ville, tout à côté d’une batterie de la Flak (O ironie !) et du premier bombardement de l’aérodrome le soir de notre arrivée. Pour ne pas être dépaysé peut-être ! Comme il fallait bien remplir la marmite, ne serait-ce que de rutabagas, et que les transferts bancaires n’avaient pas encore acquis la rapidité d’aujourd’hui, je trouvai du travail dans une scierie. A l’époque on n’était pas très regardant sur les qualifications ! Le scoutisme étant interdit sur la zone occupée, car elle était toujours sous ce statut, ayant été scout-routier à Toulon et mon besoin de résistance me titillant, je repris la troupe tombée en léthargie par le départ de son chef …au maquis. Cette activité qui, par ailleurs nous valut, aux garçons et à moi, quelques sueurs froides, m’amena à connaître le Commissariat à la Jeunesse (Vichy) et les directeur et adjoint, anciens militaires qui avaient intégré ces postes après la démobilisation ayant suivie l’armistice : un capitaine de la biffe et un sous-lieutenant pilote de chasse. Je dois reconnaître qu’à ce moment-là je ne les avais pas tenus en grande estime ! Et j’avais grandement tort car ils étaient tout simplement les chefs de la Résistance du secteur. Je ne l’appris que plus tard. Un soir le pilote vint me trouver : « Demain on part au maquis ». Le débarquement se précisant, les groupements armés avaient reçu l’ordre de faire le plein. Je partis donc un soir, la musette en bandoulière, sous le regard mouillé de ma mère, telle ces bretonnes qui voyaient partir leurs fils sur les Grands Bans, néo-terre-neuvas !
Les premiers temps ce fut une vie presque normale pour moi, d’autant plus que le régime alimentaire n’avait que peu de points communs avec celui que connaissait la population. A 19 ans et après 4 années de « ceinture », çà compte ! Mais mon propos n’est pas de tenir un journal de vie mais de montrer que, quel que soit le courage, réel certes, dont on fait montre, il y a des moments où le moindre trou de souris dans la terre serait le bienvenu !
Avec le débarquement de Normandie, les maquis s’étaient mis en branle, abandonnant la guérilla pour la guerre, pas toujours d’ailleurs à l’extrême satisfaction des populations. Pour notre part, nous commençâmes par « délivrer » Mont de Marsan. Passer dans les rues, sous les vivats, toutes les fenêtres arborant des drapeaux tricolores, les filles se précipitant, le bouquet à la main et le baiser sur les lèvres, provoquaient chez nous, surtout les jeunes, comme une overdose de champagne !

Le pont de Bats
Le pont de Bats

Las ! En fin d’après-midi une colonne blindée était signalée, devant traverser la ville en venant de Dax. Nous primes position sur une voie ferrée traversant la route d’accès en hauteur et vers minuit la colonne fut en vue. Les 2 premiers side-cars de la Wehrmacht explosèrent sous les rafales de fusils mitrailleurs et la danse commença, absolument en aveugle, d’un côté comme de l’autre. Chaque adversaire dut recevoir en même temps l’ordre de battre en retraite car soudain les tirs cessèrent, le feu d’artifice des traçantes s’éteignit et chacun s’en retournât par où il était venu. Nous apprîmes plus tard que la colonne avait cherché une autre voie de passage. Quant à nous, nous retraversâmes Mont de Marsan, en sens inverse. Plus de vivats, plus de drapeaux, plus de bouquets, plus de jeunes filles, des volets cadenassés, un silence de tombeau dans une ville écrasée par la peur !

Ainsi va la guerre, on ne reste jamais longtemps au même point. Notre groupement fit mouvement vers Bordeaux, libérant au passage, si l’on peut dire, tout ce qui se trouvait sur sa route. Après jonction avec d’autres groupes, nous fûmes envoyés sur la Pointe de Graves, toujours aux mains de l’ennemi, lequel n’en voulait pas démordre ! Et c’est là que j’ai connu la nuit la plus atroce de toute ma « carrière » militaire.
Requinqués par les quelques jours que nous avions passés dans Bordeaux libéré, nous primes nos quartiers dans un petit village de la Pointe. Un kilomètre plus loin, les lignes allemandes ! Notre patelin était aussi un nœud de communications routières, d’où son intérêt. Notre troupe cantonnait dans toutes les maisons du village, fort bien acceptée par la population dont pas une âme n’avait fui. Pour ma part, j’avais été nommé « agent de liaison » du commandant (mon capitaine montois). Comme chacun le sait, un agent de liaison doit toujours être à portée de voix. Cette obligation avait le grand avantage pour moi de loger près de mon chef. Et comme celui-ci logeait au seul hôtel du coin …obligation d’autant plus douce que l’hôtelier avait une fille de mon âge et à laquelle je n’étais pas indifférent ! Un autre avantage, dont je n’étais pas très fier, était une dispense de patrouilles et de garde aux avants postes.
Alors les dieux se mirent de la partie ! Un braco qui bravait le no-man’s land et traversait régulièrement les lignes nous avertit que des commandos de la Kriegsmarine semblaient préparer un gros coup pour tenter de se dégager. Le commandement renforça donc sérieusement le point soupçonné et le problème de personnel pour les gardes d’avant-postes se posa. Lequel fut résolu illico par la désignation de tous ceux qui jusque-là n’avaient pas été utilisés. Et je me retrouvai donc un soir en route pour un point d’appui, réputé sensible bien sûr, car des patrouilles de l’autre bord y avaient souvent tenté des incursions !

Le "Poste"
Le « Poste »

Le poste était en réalité un verger de pommiers, assez touffu, en bordure d’un sentier herbeux. Son propriétaire devait être un normand égaré en Gironde ! A quelques cinq à six cents mètres en arrière un genre de petit blockhaus de sacs de sable, pourvu de deux fusils mitrailleurs et d’une mitrailleuse Remington, avec 4 servants, devaient en principe stopper et fixer les casques à pointe qui auraient pu franchir l’obstacle du verger, c’est-à-dire deux hommes …dont moi ! Notre mission n’était pas prévue pour être héroïque, bien au contraire : nous devions tendre nos deux oreilles aux bruits de la nuit, les interpréter et si nous avions acquis la certitude d’une approche inamicale, cavaler fissa-fissa vers le point d’appui pour laisser le soin aux mitrailleurs de régler la question. C’était clair, net et sans bavures, sauf que la côte n’était pas vraiment en notre faveur. Lorsque nous primes notre garde, un copain essentiellement cuistot et moi, le verger déjà sombre dans la nuit qui tombait nous parut encore plus inhospitalier. Mais…bah ! On y était, alors … « Haut les cœurs, fils de France ! Ouvre les yeux (et surtout les oreilles !) Que la Force soit avec toi ». Dans ce genre de situation, le plus dur n’est pas de s’y mettre mais de conserver le tonus, surtout dans le noir. Il est bien connu que l’attention s’émousse au fil des heures, surtout si elle doit être soutenue. Nous devions bien être là depuis 3 ou 4 heures, ne communiquant entre nous, dans un noir abyssal, que par chuchotements de bouche à oreille, lorsqu’une petite brise se leva, n’arrangeant en rien nos conditions climatiques. Et le temps passa !
Nous commencions à ressentir sérieusement les effets de la fatigue et de la tension nerveuse lorsqu’un léger bruit de feuilles froissées nous alerta. Complètement tétanisés nous n’étions plus que quatre oreilles cherchant à analyser les bruits qui nous parvenaient. Les froissements reprenaient, par intermittence, disparaissaient, reprenaient, jamais tout à fait dans la même direction. Et puis des chocs sourds – tap..tap..tap, tap …- des pas,…des pas et puis plus rien. Et soudain, dans une autre direction, des bruits similaires, des froissements  …des tap, tap ! Nous deux, figés tels les statues de sel de Sodome, n’osant même plus chuchoter, le doigt crispé sur la gâchette de nos Stens, communiquant par des pressions manuelles, nous commencions, je crois bien, à sombrer dans une espèce de paranoïa refoulée, cherchant désespérément à donner un sens à tous ces bruits.

Angoisse !
Angoisse !

Fallait-il nous intégrer au sol encore plus que nous ne l’étions déjà ? Ou bien foncer en hurlant vers le point d’appui, pour les avertir, au risque de déclencher sur nous les rafales de schmeisser ? Oui mais alors on faillissait à notre mission ? Incapables de prendre une décision car n’ayant pas du tout réussi à analyser nos bruits, nous n’avions plus qu’à attendre la fin, la mort, cloué sur notre tronc d’arbre par une rafale ! D’autant que les bruits infernaux augmentaient. Il y en avait partout maintenant, tout autour de nous aussi ! Toute l’armée allemande était là, guettant notre fin, reculant sadiquement l’instant de notre mise à mort !
Combien dura ce calvaire, je ne saurais le dire, même aujourd’hui. La brise avait un peu fraîchie, dans une aube glauque, sur notre verger où s’étiraient des écharpes d’une brume lourde et dense. Le jour peu à peu se faisait enlevant aux choses leurs formes fantomatiques. Nous étions toujours là, crispés sur nos armes, tout étonnés d’être encore en vie ! Nous étions seuls ! Peu à peu tout reprenait sa place, le chemin herbeux, le fossé boueux, le verger dont les arbres, des pommiers, étaient légèrement secoués par des risées ! Puis un rayon de soleil perça la brume et la lumière fut !
Les bruits de cette nuit dantesque continuaient et sous nos yeux effarés, dans nos oreilles étonnées, l’armée nocturne de nos ennemis apparaissait : le bruissement des feuilles agitées par la brise, le tap, tap de pommes trop mures chutant sur le lit des feuilles mortes, voilà les phalanges qui avaient failli nous faire perdre la boule, les hordes ennemies qui nous avaient cloués au sol !

J’ai compris ce jour-là que je ferais un très mauvais fantassin et je suis devenu aviateur …dans la R.A.F. !

C.F.

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