L’Enfant et le Poisson

                     « Fortune de Mer »

« Moussa…où as-tu encore mis la bouteille du médicament du petit ? »

La Bouteille !
La Bouteille !

Moussa, c’est le tirailleur sénégalais ordonnance de mon père, qui nous tient lieu de factotum à tout faire ! Le pauvre ne risque pas de répondre à la question de ma mère car il n’a aucune idée du genre de médicament dont il s’agit. La bouteille a disparu et il faudra toute l’astuce et l’expérience de mon père pour la retrouver. Pour le moment je suis le seul à connaître sa cache, pour la très bonne raison que c’est moi-même qui l’y ai mise !
« Pourquoi ? » pourriez-vous me demander si vos souvenirs de jeunesse – à condition d’être de la même « classe » que moi – ne venaient pas vous souffler la réponse.
Les années trente peuvent peut-être paraître aux jeunes ados d’aujourd’hui comme un moment de la préhistoire. Et c’est vrai que la différence dans les conditions de vie, dans le tissus social, dans le style familial est d’une telle ampleur qu’ils sont raisonnablement fondés à nous considérer comme les derniers vestiges du « Cro Magnon ».
Donc à cette époque bénie où les enfants pouvaient sans crainte jouer dans la rue tard le soir, la cellule familiale avait une grande importance et hormis à l’école, ou aux enseignements religieux (toutes religions confondues), les enfants se retrouvaient soumis et régis par l’autorité de la loi familiale dont la détentrice était le plus souvent la Maitresse de maison – ou la mère de famille, comme vous voudrez !
Il faut se rappeler qu’à cette époque la place de l’enfant dans la société était encore assez mal définie, la seule autorité le prenant en compte autrement étant celle de l’Ecole. Il revenait donc à la « Matrona » (pour parler comme les latinistes) de veiller sur la maisonnée, de promouvoir l’éducation, de suivre l’instruction, de maintenir la vie de la cellule familiale dans le meilleur état possible et, par voie de conséquence d’assurer le meilleur état sanitaire de l’ensemble !
C’est la réponse à votre « Pourquoi ? »
C’est une rude tâche et une sacré responsabilité, pour la « Mamma » (cette fois je parle comme nos amis corses !) que cette veille sanitaire. Il n’y a pas encore de Sécurité Sociale, ni d’Allocations Familiales, et donc de tous les moyens modernes de protéger et surveiller la santé des gosses. Il n’y a pas toute la pharmacopée moderne, le monde des médecins commence tout juste à évoluer (en passant rendons justice au « médecin de famille »), l’hôpital … hum ! il faudrait plutôt dire encore « l’Hospice », bien que son évolution se profile à l’horizon. Donc on le voit la plus grande part de la responsabilité repose sur les épaules de Madame ! Il faut remarquer à ce moment la grande solidarité des mères qui se transmettent – dans leurs rencontres au marché ou au cours des « Thés du Mardi » – toutes les nouvelles sanitaires sur les épidémies en cours – les varicelles, rougeoles, coqueluches, scarlatines et autres qui sont les ennemis redoutables de tous ces bataillons féminins.
Partant du principe que pour être protégé, il faut d’abord s’éloigner de toutes contagions et ensuite présenter face aux attaques sournoises et microbiennes, un état de santé général capable de décourager ces bestioles malfaisantes, les « Mammas » ont développé des plans de prévention qui, en général, ne font pas le bonheur de leur progéniture !
Le seul point positif que nous, les marmots, trouvions à cette construction de prévention, résidait dans ce que l’école fermait à la moindre alerte de coqueluche ou autre soupçon épidémique.
Naturellement ma mère avait, elle aussi, son programme de prévention, d’autant plus que de précédents séjours coloniaux l’avait confortée dans la volonté d’être la sentinelle anti-maladies et la protectrice toujours en éveil de sa famille. Paradoxalement si l’on compare cette volonté de protection et le mode de vie qui était le nôtre à cette époque avec les systèmes prophylactiques actuels, on peut se demander comment nous sommes encore en vie ! Car, si la

Tiré de "La Guerre des Boutons"
Tiré de « La Guerre des Boutons »

discipline familiale était assez stricte dans ses grandes lignes, nous les gosses avions une liberté, relative certainement, mais pourtant assez étendue en ce qui concernait nos jeux et nos divertissements. Il n’était pas rare de rentrer à la maison couvert de terre ou de boue (résultat d’homériques combats de « chevalerie ») ou le front barré d’une belle estafilade, résultat de la position d’une branche mal appréciée au cours d’un plongeon dans la rivière ! Tout ceci se réglant par une taloche … et on n’en parlait plus ! Il faut bien croire que le « bouclier anti-missiles » de nos chères mères était efficace puisque nous sommes toujours là !
Mais au fait quel était-il ? Il comprenait deux stratégies : une stratégie de soins et une stratégie de prévention.
La première s’attachait à attaquer le mal le plus rapidement possible, avec les armes appropriées, pour stopper sa progression dans l’œuf. Le Synthol, l’Arnica et la Teinture d’Iode étaient les combattants de première ligne, destinés à traiter les atteintes physiques – et nous n’en manquions pas – telles que coups, gnons, bosses, coupures, éraflures, hématomes, foulures, et toutes ces sortes de choses ! L’alcool à 90° faisait parfois son apparition dans cette bataille, allié que nous n’aimions pas beaucoup vu sa puissance d’attaque qui laissait le champ de bataille fort endolori. Ensuite venaient toute une ribambelle de sirops, de gouttes, de collutoires et de cataplasmes à la moutarde, éléments de combats internes qui intervenaient à la moindre apparition de toux, de reniflements suspects, de rougeurs fiévreuses ou autres signes d’attaques internes.
La seconde stratégie, elle, consistait à préparer le terrain, à l’armer, le renforcer de telle façon qu’il agisse déjà seul dès la première attaque des gloutons animalcules nommés « microbes » ! Une véritable « Ligne Maginot » que la majorité ne connaissait pas encore sous son nom de « Système Immunitaire » ! La construction et l’entretien de cette Ligne commençait dès la petite enfance et durait pratiquement jusqu’à l’âge de l’émancipation. Et cette stratégie était celle qui réunissait le moins de consensus de la gens enfantine en général et de moi en particulier
La tactique consistait à emmagasiner dans le corps le maximum de vitamines, anticorps, bactéries amies, etc… à procéder à un nettoyage complet et annuel de l’appareil alimentaire, estomac, intestins (grêles et gros) de telle façon que le transfert et l’assimilation se fassent correctement. L’assaut était donné, comme vous pouvez le penser, la première semaine de printemps. Pendant que Moussa descendait rideaux et tentures, enlevait housses et dessus de lit pour les soumettre au grand lessivage, le reste de la maisonnée, et ceci pendant une semaine bien tassée, ingurgitait volontairement ou non, force purges au sulfate de soude, accompagnées de larges rasades d’huile de ricin, soutenues si besoin était de lavements aux herbes aux pouvoirs mystérieux ! Le huitième jour les nouveaux Lazare ressuscitaient prêts à affronter les sombres cohortes des maladies les plus diverses ! Enfin, ainsi le pensaient nos chères Mamans !
Mais tout ceci n’était rien, au fond çà ne durait que sept petits jours ! Le terrible ennemi public N° 1, le grand fournisseur de « vitamines », le responsable rapporté des brumes océaniques, ce poisson traqué par les terre-neuvas, ce poisson au nom déjà tendancieux, voilà quelle était la frayeur de nos jours, le cauchemar de nos nuits !
Lourde, glauque, rappeuse, douée du pouvoir de s’accrocher dans les moindres méandres de la cavité buccale, s’imposant au souvenir par des relents dévastateurs, telle était notre ennemi : « L’Huile de Foie de Morue » !
Certains semblaient l’apprécier, tout au moins ne pas la détester, ce qui restera toujours pour moi un mystère ! De mon côté j’avais engagé un combat sans merci contre ce poisson responsable de mes haut le cœur quotidiens et de la

La Pendeloque
La Pendeloque

torture hebdomadaire du vendredi ! Car ma mère, en bonne chrétienne, proscrivait la viande de sa table ce jour-là et la renommée du maudit poisson aidant, nous avions pour tout brouet chaque semaine cette morue dont je n’ai jamais voulu savoir comment ces pendeloques séchées si peu appétissantes arrivaient, entourées de pommes vapeur et de gousses d’ail, sous forme de filets filandreux, du moins je le supposais car, ayant perdu la bataille de l’huile, j’avais gagné, par un refus obstiné, le droit de ne pas en manger. Madame ma mère, sournoisement, essayait bien, en me servant les patates, de glisser quelques morceaux ni vu, ni connu, mais jamais ma vigilance ne fut prise en défaut et mon premier geste était d’écarter avec beaucoup de soins, et très ostensiblement, les quelques miettes que l’on voulait me faire ingurgiter !
Narrer mes années de combat contre l’huile maudite, c’est énumérer toutes les astuces possibles et imaginables qu’un gosse pouvait trouver pour tenter de « perdre » la bouteille, allant même à ramper sur la toiture pour déposer le récipient dans une gouttière, au risque de me rompre le cou ! Combat sans fin et inutile car mon père retrouvait toujours l’objet du délit et ma tentative se soldait par l’ajout d’une dose supplémentaire de l’huile honnie ! Pour l’exemple !

Les années de jeunesse ont passées, « l’Huile » a bien changée (les mouflets d’aujourd’hui l’avalent en capsules sans se rendre compte de leur chance) mais dans mon souvenir il me suffit de fermer les yeux pour retrouver son âcreté envahir à nouveau mes gencives. Cette médication m’a tellement marqué que j’en ai gardé une répulsion incontrôlée et qu’il m’est impossible d’envisager

Le Cabillaud
Le Cabillaud

seulement de porter une bouchée de ce « Poisson » à ma bouche ! Cabillaud frais ou morue salée, c’est pour moi du pareil au même. Je sais, c’est tout à fait irrationnel et, à vrai dire, je n’ai jamais vraiment essayé de combattre cette emprise. Ce qui m’a valu parfois de paraître un parfait goujat en refusant tout net de goûter à un plat (de morue !) lors de repas chez des amis très chers !
Voilà donc, mes amis, la triste histoire d’ « Un Enfant qui n’aimait pas Un Poisson » ! Peut-être parce qu’il eut toujours table servie, tout au long de sa vie, même dans les moments les plus sombres. En aurait-il été autrement si le sort lui avait fait subir le dénuement et la faim ?

Mais, comme le disait Kipling, « Ceci est une Autre Histoire ! »

Un Morutier d'antan !
Un Morutier d’antan !
Claude

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