A propos d’Education

        Retour de balle !

En ces temps où l’on parle partout d’éducation, avec ou sans beaucoup d’idées, de façon péremptoire le plus souvent, d’un ton doctoral ou timide, amusez-vous dans quelque cénacle que vous soyez à lancer une question qui ne laissera personne indifférent, qu’elle fasse un « flop » ou qu’elle explose telle une fusée à têtes multiples.

« Mais au fait, l’éducation ne peut-elle pas se faire de la manière la meilleure, par le récit de la vie du géniteur ? »

Si ce n’est pas le « flop » je vous promets une avalanche de récits, tout autant circonstanciés que mensongers, car les « Pères » se garderont bien d’évoquer le seul « récit » où l’action leur revint en pleine face, comme un boomerang familial !
Eh bien ! A moi de m’exécuter, en toute tranquillité, car cette affaire est devenue chez nous l’occasion d’une franche rigolade si, par hasard, elle vient sur le tapis !

Il était une fois …. Un papa qui, comme bien d’autres papas, avait beaucoup de choses à raconter sur sa jeunesse, son adolescence, ses débuts dans la vie. Bien entendu les récits paternels étaient parfois enjolivés, dans le but, louable (!), d’indiquer le bon chemin aux jeunes auditeurs, qui, mine de rien, savaient très bien faire la part des choses et en extraire le bon grain que le conteur était censé semer en leurs jeunes âmes ! Mais il y a tout de même des moments où un tantinet de vérité n’est pas mauvais, toujours dans le but de montrer « the right way » ! En voici la preuve !
Revenu de Madagascar à l’âge de 9 ans après 3 années de paradis, j’attendais impatiemment de savoir, deux ans après, dans quelle direction nous lancerait la nouvelle affectation de mon Commandant de père. J’avais fait de bonnes études primaires qui m’avaient permis de passer l’examen d’entrée en 6 ème secondaire avec succès. Ce que j’ignorais c’est que mes parents avaient décidé, pour parfaire mon orientation vers « Les Armes », de me faire admettre au Prytanée de La Flèche, porte d’entrée toute trouvée pour intégrer ensuite l’Ecole Militaire de Saint Cyr. Le hic, il fallait passer un concours et non un examen ! J’étais bien Prix d’Excellence, mais on ne sait jamais n’est-ce-pas ? Mes parents furent alors saisis d’une frénésie de « répétiteurs » et mes obligations scolaires se doublèrent d’un travail « at home » portant sur les sujets principaux du concours, en particulier les maths et l’histoire-géo. Je ne comprenais pas, bien entendu, cette frénésie ni ce à quoi elle pouvait mener et, bel innocent que j’étais, je m’adonnais avec sérieux à ces travaux supplémentaires.
Jusqu’au jour où … En fait ce fut un soir que mon « cher papa » me dévoila la raison de ce « training » … « Mon cher petit ….ton avenir … La Flèche cette grande Ecole … Saint Cyr … l’honneur de la famille … » et bla, bla, bla … et bla, bla, bla !
Un coup de massue sur ma jeune caboche ne m’aurait pas fait plus de mal que ce discours dytirambique sur mon avenir ! Ouais ! Ouais ! Ouais ! Ainsi tous ces cours particuliers c’était pour me coller dans un pensionnat, fut-ce La Flèche ? Ah ! Mais non ! Beau Sire ! Je ne l’entends pas de cette oreille ! Car …
Oui, il y avait un « car » ! Le radiotrottoir de la caserne, où j’étais très souvent fourré, m’avait appris la nouvelle affectation de mon père : « L’Indochine », plus exactement « Le Tonkin » et très exactement « Hanoï » ! Ainsi, craignant de ne pas trouver en ces lieux exotiques la formation appropriée à mon « Avenir de soldat » on m’avait tout simplement sacrifié à l’honneur du drapeau ! Je passais donc le concours et ma mère se mit à guetter le facteur qui serait porteur de la grande nouvelle. Celle-ci arriva très vite. Pour être grande, la nouvelle, croyez-moi, elle fut grande ! Je passe sur le style d’entrevue que j’eus avec mon Commandant à la lecture des résultats. Premier en maths, à l’école, zéro pointé au concours ! Premier en histoire-géo, à l’école, un petit « 3 » au concours ! Prix d’Excellence, à l’école, annotation (en rouge) sur ma copie de rédaction : « Cet élève se moque du monde ». Fermez le ban !
Il n’y avait plus rien à dire ! Et je partis pour Hanoï, vers d’autres aventures, mes parents, au fond assez heureux de ne pas se séparer de leur « Cher Petit » ! J’ajoute que je ne suis jamais entré à Saint Cyr, non que Hanoï et Shanghai aient été dépourvus des moyens de formation adéquats, mais par la faute de 39/45 !

Bien des années plus tard j’ai donc raconté cette histoire à mes propres enfants, sans autre but que de les faire rire. J’avais forgé mon propre boomerang !
En bons salésiens que nous sommes, nos fils avaient intégré dès le Jardin d’Enfants, l’Ecole de Bon Accueil à Toulon, laquelle à l’époque n’allait qu’à la troisième. Cela allait tout simplement créer le drame. Mon ambition était alors de les faire entrer au lycée de Toulon, où j’avais été étudiant. L’aîné serait plutôt tangent mais le second, ayant fait un parcours sans faute devait intégrer sans coup férir. Le lycée Peiresc – mon lycée – avait émigré après la guerre sur l’emplacement des Chemins de fer du Sud. C’était un complexe tout neuf, et je voyais très bien mes fils dans ces nouveaux bâtiments, moi qui avait connu l’ancien style, assez rébarbatif. Tout semblait devoir se dérouler sans accrocs, demande faite avec envoi du Livret scolaire, etc, mais…avec ses enfants il ne faut jurer de rien ! Un beau soir mon second vint m’annoncer sans tourner autour du pot qu’il souhaitait me voir changer d’avis quant à son avenir scolaire. En tout nouveau « Pater familias », naturellement très imbu de son autorité relativement neuve, il ne fut pas question de céder. « Mon cher petit… ton avenir …c’est un grand lycée … l’Université … l’orgueil de la famille… » et bla, bla, bla, … et bla, bla, bla ! sans me rendre compte que je recopiais mon père, autrefois ! En bon fils respectueux, du moins l’ai-je cru à ce moment-là mais mon sacré clampin voyait beaucoup plus loin, il acquiesça. Encore fallait-il passer l’examen d’entrée, je précise examen et non concours, mais ce ne pouvait être qu’une formalité au vu de ses notes de fin d’année.
Au jour dit, véritable gravure de mode masculine concoctée par sa maman (on nous avait seriné toute notre jeunesse combien il était important de « bien se présenter ») mon fils se rendit au lycée et « passa » son examen (écrit je le précise). Par contre impossible de lui tirer deux mots sur l’examen, les matières, son sentiment quant à ses réponses, chacune de nos questions appelant des « Mmmmm …Mmmmm » assortis d’un grand sourire ravageur. Je ne dirais pas que mon épouse guettait le facteur mais nous fumes soulagés de recevoir enfin l’enveloppe officielle. Ô grandeurs ! Ô décadences ! Le document annonçait, avec toute sa sécheresse administrative, l’échec de mon fils … « pour connaissances insuffisantes ! »
Nous étions à cette époque au beau milieu de la guerre des écoles, chaque camp arcbouté sur ses positions. La première désillusion passée, incapable de comprendre ce qui s’était passé, le jeune homme jouant parfaitement l’incompréhension outragée, j’en vins rapidement – et la colère montant peu à peu – à soupçonner l’Education Nationale d’employer des méthodes dilatoires vis-à-vis des étudiants issus du Privé et désirant intégrer le Public.
On allait voir ce qu’on allait voir ! Ah ! Mais !
Sourd aux conseils de prudence et de modération, je commençais par attaquer d’une lettre au vitriol, rendant tous les enseignants responsables depuis Jules Ferry ! Au nom personnel du Proviseur et…recommandée ! Ah ! Mais !     La réponse ne se fit pas attendre, sous la forme d’une proposition de rendez-vous fort courtoise que je confirmais aussitôt par téléphone. Au jour dit, comme mon fils, et autant gravure de mode, j’arpentais l’allée centrale allant du portail aux bureaux, d’un pas martial, repassant dans ma tête le laïus vengeur que j’allais infliger à cet outrecuidant fonctionnaire.
Je fus reçu de manière fort civile par un homme très amène, ayant même un léger sourire flottant sur ses lèvres et qui m’invita à m’asseoir dans un profond fauteuil club, face à son bureau. Fauteuil où je disparu, passant de 1m72 (ma taille) à 50 cm (hauteur de ma tête par rapport au sol). Tout ceci, le sourire à peine esquissé, le fauteuil absorbant, la courtoisie un peu trop appuyée, aurait dû me mettre en garde. J’étais bien trop remonté pour voir tous ces signaux. Et je commençais ma diatribe qui fut écoutée dans un silence, je dirais presque complice. J’arrivais enfin à ce que je pensais devoir être l’argument mortel en réclamant, haut et fort cela va de soi, les « notes » de l’examen ! Le Proviseur, toujours aussi courtois, sonna sa secrétaire qui vint aussitôt avec un dossier à la main (tient ? il était donc prêt ?) et me le tendis sur un signe de son chef. Je le pris, fier d’imposer ainsi mes désidératas à tout ce petit monde de plumitifs, et l’ouvris !

Avez-vous déjà ressenti, en rêve, cette sensation terrible d’une chute sans fin ? Ce fut mon cas et j’étais bien éveillé ! Je n’ose pas répéter les insanités que je découvrais au fil des notations, insanités qui reflétaient pourtant un sens assez profond de l’humour (il en faut pour avoir marié Napoléon Bonaparte avec Joséphine Baker ou pour transformer le théorème de Pythagore en Carré d’As !). Au fur et à mesure de ma lecture, j’avais l’impression de disparaitre de plus en plus dans le gouffre du fauteuil club ! Je rendis le dossier, bredouillais quelques vagues excuses que mon « adversaire » accepta avec son éternel sourire et je crois que je me suis véritablement enfui ! Le plus terrible fut de redescendre l’allée jusqu’au portail (des kilomètres de souffrance) avec dans mon dos, et je le sentais physiquement, le regard que j’imaginais goguenard du Proviseur. Le boomerang avait touché sa cible !

Oh ! pères qui me lisez, si vous avez de jeunes enfants qui vous demandent de leur conter votre jeunesse, prenez bien garde à choisir en connaissance de cause !

Et c’est ainsi que mes deux garçons entrèrent chez les Maristes, à l’Externat Saint Joseph de La Cordeille !

C.F.

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