Le Marchand de Glaces

                  Extrait de  « Les Jours heureux »

Le repos
Le Repos

Depuis quelque temps, un certain nombre de mois pour être plus précis, lorsque la fatigue me jette sur mon accueillant canapé pour des instants de repos nécessaires à recharger les batteries, le vide que je tente de créer dans mon esprit laisse rapidement la place à des remontées de souvenirs issus de ma jeunesse.
Ils arrivent, un à un, sans ordre, comme des fumées légères et diaphanes, comme une caresse venue de ces lointaines années, qui inhibe ma fatigue, ma lassitude, comme un souffle empli des ardeurs juvéniles qui me lève et m’emporte au-dessus des soucis du présent pour redonner courage et force à mon corps que l’âge grignote, à mon cœur qui s’épuise dans ces battements infinis.
J’ai soudain un goût de glaces dans la bouche….Tiens donc ! C’est un souvenir qui remonte, un des plus agréables certainement.

Les Glaces
Les Glaces

C’est sûr, les enfants, des glaces vous connaissez et vous n’en manquez pas ! Des longues, des courtes, des enrobées de papier, des comme des cubes ou comme des gommes, des couvertes de chocolat, des dans un sachet ou dans petit pot, avec une spatule en bois, de toutes les couleurs et de tous les arômes, ou bien à sucer au bout d’un bâtonnet ! Aujourd’hui il y en a partout ! C’est devenu, comme on dit, un bien de consommation courante ! Combien en ai-je vu, accompagnant leur mère au « Super », qui léchaient sans conviction un bâtonnet tiré de la boîte que venait d’acheter leur maman !
Du temps où nous portions les culottes courtes que vous ne mettez plus aujourd’hui, les glaces avaient pour nous quelque chose comme l’attrait du fruit défendu. Elles n’étaient pas interdites, bien sûr, mais il n’y en avait pas à tous les coins de rue ! Ensuite nous nous les achetions nous-mêmes, avec nos sous. Je n’ai pas dit « notre argent » mais bien « nos sous ». Même les nourrissons, de nos jours, entendent déjà parler de « millions ». Pour nous, les gamins d’avant le Grand Chambardement, nous parlions couramment l’Auvergnat :

Un "Ch'ou" (sou)
Un « Ch’ou » (sou)

« Un « ch’ou » ch’est un « ch’ou » » et nous rêvions tous de posséder « trois francs, six sous » ce qui représentait une véritable fortune pour la majorité d’entre nous ! Ayant le devoir d’accomplir quelques travaux ménager mineurs, j’avais aussi l’avantage d’en retirer un certain bénéfice. Ainsi chaque samedi, mon jour de paye, j’avais la joie de glisser dans mon escarcelle cinq belles pièces de 5 centimes (vous savez ? celles qui étaient percées au centre). Je me suis rendu compte plus tard, beaucoup plus tard, que j’étais un précurseur car j’avais inventé pour moi-même le collier monétaire du Club Méditerranée ! Lorsque je sortais avec les copains, je trimballais ainsi ma fortune sous forme d’un collier en fil de fer où étaient enfilées les belles pièces de 1 sou, réservant ma poche à la menue monnaie !
Mais j’ai encore le goût de vanille qui titille mes papilles gustatives et me rappelle de revenir à nos glaces. Hormis les cafés chics où l’on servait des « coupes glacées », les principaux marchands de glaces étaient des ambulants.

Le Marchand de Glaces
Le Marchand de Glaces

Ambulants dans le sens où ils se déplaçaient avec leur fonds de commerce pour gagner chaque jour les points stratégiques où la recette était sûre ! Ces points étaient déterminés tout au long de l’année par les rythmes scolaires, les jours de vacances, les heures de la journée, les errances reconnues de leur clientèle. Car leur « clientèle principale » c’était nous, les gosses ! Les devants d’écoles n’étaient pas très prisés (je suppose à cause des bousculades) mais les courants itinéraires, bien repérés, avaient chacun leur marchand attitré. On pourrait presque dire qu’il se constituait une clientèle d’ « abonnés ». A tel point que nous avions « notre marchand » dont on était prêt à défendre la qualité et la renommée, becs et ongles ! Cette relation un peu possessive avait un revers de médaille pour ledit marchand car, pour être sûr de conserver sa jeune clientèle il lui fallait être toujours au top – dirait-on aujourd’hui – que ce soit sur la qualité, la diversité, les nouveautés de sa production mais aussi sur le contact humain, ce qui n’est pas toujours facile avec la gens enfantine. Le marchand de glaces reste parmi les meilleurs souvenirs de ma jeunesse. Il y avait d’abord ce plaisir d’être ensemble pour déguster nos sorbets, le plaisir de la gourmandise en léchant avec application cette crème glacée en train de fondre et de dégouliner lentement sur les doigts, alors que nous la poussions du bout de la langue vers le fond du cornet, le plaisir de la découverte quand une nouvelle recette faisait son apparition, le plaisir de l’évasion quand notre serveur nous racontait avec force détails, dont beaucoup étaient peut-être inventés je pense, l’histoire millénaire de la glace, parlant d’un roi antique dont c’était, disait-il, le péché mignon (j’ai su plus tard qu’il s’agissait d’Alexandre de Macédoine) ; il nous tenait en haleine en détaillant le travail de fabrication dans sa sorbetière, dont le premier modèle aurait été rapporté, disait-il, par Marco Polo au retour de Chine. Ainsi notre cornet prenait des allures de cours d’histoire et nous nous prenions pour des enfants mythiques, de contrées étranges, suçant leur glace !

Le Glacier et son âne
Le Glacier et son âne

Et puis il y avait le véhicule ! Comme nos parents, prenant l’apéritif autour d’une table à la terrasse d’un café, nous avions, nous, « notre comptoir » : la voiturette du glacier ! On pouvait s’y appuyer, s’y accouder, pour parler et rire entre nous, ou écouter notre homme raconter l’histoire ! La caisse était de toutes les couleurs, aguichante, attirante comme un aimant. Elle était à-bras, ou tirée par un petit âne. Les plus évoluées étaient du genre triporteur, toujours surmontées d’un léger toit de toile multicolore, avec des festons. Sur le dessus s’ouvraient deux ou trois récipients dont les couvercles ressemblaient aux dômes des églises russes, à l’intérieur … la Glace, dans des compartiments par parfums différents.

Les cornets
Les cornets

Sur le plateau étaient rangés les cornets, des simples, des doubles et même parfois des triples, notre suprême convoitise : se payer un cornet triple ! Il y avait aussi une grande pancarte sur laquelle étaient détaillés les parfums du jour ! Et tous ces noms sonnaient comme un appel à l’aventure : la Banane.. le Chocolat.. la Mangue.. la Vanille.. la Pistache.. Ah ! la Pistache ! Sa couleur déjà distillait une part de rêve, et son nom qui sonnait comme un claquement de fouet nous emmenait au grand galop de destriers fantômes vers des pays inconnus, des contrées mystérieuses que l’on ne pouvait imaginer ! Les fans de Facebook, de Tweeter, d’Internet, qui pensent parcourir le monde de clic en clic, ne peuvent imaginer comment ces mots, ces noms pouvaient nous faire « voyager » et nous apporter plus de joies, plus de bonheur que tous les I.Pad de la terre ! Parce que nous n’étions jamais seuls, parce que nos amis, nos copains étaient réels, touchables ! Parce qu’une poignée de mains, pour se dire bonjour était chaude et vivante et que le mot « virtuel » n’existait pas pour nous ! Au train où vont les choses, on prendra bientôt une glace en gélule et le plaisir, si tant est qu’il y ait plaisir, durera le temps d’une déglutition !
En fait, autour de ces glacières ambulantes, nous avons commencé à apprendre la vie, avec ses bons et ses moins bons côtés. Nous y avons découvert que des humains pouvaient se réunir autour d’une même envie qui deviendrait plus tard une même idée, un même but.

Un "3 Boules"
Un « 3 Boules »

Nous y avons connu la détresse de celui qui n’ayant pas ou n’ayant plus de piécettes, restait à nous contempler avec déjà le regard des démunis et nous y avons appris l’entraide et la fraternité en lui offrant un cornet. Nous y avons appris à nous retenir pour ne pas dilapider notre « bien » en quatre coups de cornet ! Et puis nous y avons découvert qu’après tout la gourmandise était bien agréable tant qu’elle ne tournait pas à la goinfrerie, parce qu’elle nous permettait ce petit bonheur qui n’était pas grand-chose en lui-même, ce petit bonheur qui nous apportait la liberté ! Liberté parce que cette action de « se payer une boule » ne dépendait que de notre propre volonté et que nous en étions totalement responsables ! Sans nous en rendre compte d’ailleurs car le travail se faisait dans la profondeur de notre être comme un fichier se grave sans qu’on le voit dans le sillon d’un disque dur !

Oui, notre génération, dans son ensemble a eu une jeunesse heureuse, une jeunesse où nous restions « jeunes » longtemps, un style de jeunesse qui a disparu, emporté dans l’apocalypse des armes !

Il y a quelques années, revenant des Sablettes en voiture et traversant La Seyne par le port, j’ai ralenti car je venais de voir, sur le trottoir côté mer, ce que j’ai pris d’abord pour une vision. Non ce n’en était pas une et son objet était bien réel : un « Marchand de Glaces » officiait, avec quelques gosses autour de lui. Sa caisse était du genre triporteur, avec son chapiteau de toile bariolée et festonné, ses couleurs vives, ses chromes reluisants, ses deux réservoirs de glaces avec leurs dômes à la russe, ses cornets bien rangés, son tablier et son bonnet blancs, un glacier qui semblait surgir de ma jeunesse, le dernier peut-être de son espèce !

Une Boule
Une Boule

Je suis passé lentement, comme si j’avais peur que ma vision s’évanouisse. Un peu plus loin j’ai failli m’arrêter, garer ma voiture et aller me « payer une boule ». Je ne l’ai pas fait et j’ai continué ma route.

Je le regrette aujourd’hui !

C.F.

Une lectrice, en ballade sur le Web, a découvert mon article et s’est signalée par un commentaire, ce dont je suis très heureux !

Il se trouve qu’elle exerce toujours ce beau métier et, si les conditions matérielles ont changé, l’esprit est resté le même ! Vous allez découvrir les nouvelles « caisses » qui, pour être motorisées, n’en sont toujours pas moins « rutilantes » ! Je vous laisse les apprécier !

Ancienne Caisse
Ancienne Caisse
Nouvelle Caisse
Nouvelle Caisse

 

 

 

 

 

Ami, si vous les rencontrez, quelque part sur les routes de Lorraine, n’hésitez pas …… retrouvez votre âme d’enfant et …payez-vous une « boule » !

C.F.
sophie

je suis tombée sur cet article par hasard, au gré de mes errances virtuelles… et ce texte m’a fait chaud au coeur!
non, les glaciers ambulants n’ont pas tout à fait disparus encore… j’en suis une. et les générations ont beau défiler, les enfants, leurs rêves et leurs envies restent les mêmes…
merci pour tes mots.
gurgle.

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