La Nuit de la Canicule

Entre Rêve et Cauchemar !

Deux ou trois  « S », une descente en slalom, quelques dérapages, enfin un long schuss et un arrêt en gerbe de neige, et me voici au départ du téléski de liaison vers Flaine. Il est long, rapide et pentu ! J’aime ! J’attrape une canne, un clic et
Le schusspaf ! me voilà parti ! Le paysage est splendide, d’abord dans les mélèzes puis une grande étendue blanche qui s’offre à vous comme une invite. Le soleil rutile sans chauffer, une légère brise comme une caresse et le chuintement des skis sur la neige, douce, tombée de la nuit en une légère couche de poudreuse, tout promet une journée de bonheur sur les hautes pistes ! Pour un peu et si le rail de montée n’était pas si pentu, je me laisserais aller à une certaine somnolence…ne pas manquer l’arrivée et son mur de neige, on a juste le temps de virer sec d’un côté ou de l’autre pour ne pas aller s’encastrer ….craaacc ! Je me réveille, soufflant et gesticulant, complétement entortillé dans mon drap de lit qui lui, n’a rien d’une piste de poudreuse !
Mon regard se traine jusqu’à la pendulette …3 H 05 ! La colonne soufflante s’est arrêtée, je l’avais programmée jusqu’à 3 H 00. Je crois bien que c’est l’arrêt soudain de la vaguelette d’air, un tantinet tiède d’ailleurs, qui m’a réveillé en me Thermometreprécipitant dans mon mur de neige ! Les draps sur lesquels je repose, aussi nu qu’à l’heure de ma naissance (cela fait partie des techniques anti-sueurs) sont moites et tout froissés. Mon schuss ne devait être que les mouvements désordonnés de mon corps à la recherche d’une problématique fraicheur ! Le hic va être pour se rendormir ! Je ne compte pas beaucoup sur les pentes neigeuses, on ne fait pas deux fois de suite le même rêve ! Je pourrais essayer de m’imaginer fabriquant de glace à l’ancienne, remuant et portant à bras le corps les barres d’eau congelée. Seulement j’ai peur de transpirer aussi, tout travail engendrant de la chaleur ! Il y a bien la méthode Coué – il fait froid … il fait froid … etc … – mais ça va m’énerver et je suis dans le cas de m’enrhumer pour me donner raison ! Je songe que je vais devoir m’en remettre au hasard quand, soudain, une idée fulgurante …avec la chaleur bien sûr, tout est fulgurant !
Pourquoi viens-je de songer à ma fille ? pffftt ! Mystère ! Mais c’est cette pensée qui me donne la solution. Elle est une fervente prosélyte de …l’homéopathie et le mot vient de s’incruster dans mes lobes cervicaux, un peu abêtis par la température ! Le mal par le mal ! On peut si l’on veut la définir ainsi, grosso modo. Rappelez-vous, autrefois, on collait un gars atteint d’une broncho-pneumonie, avec une fièvre de cheval, dans un bac rempli de glace concassée ! SeringuesD’accord, certains y trouvaient un billet direct pour le paradis mais les autres s’en sortaient en voie de guérison. J’en parle en connaissance de cause, un toubib avant-gardiste m’ayant soigné, au début de mon mariage, pour une fièvre de Malte, ramassée Dieu sait comment, avec trois injections d’un liquide ( ?) qui, chacune, m’envoyèrent dans les « vaps » avec 40° et quelques dixièmes, agité de tels soubresauts que j’en avais démantibulé la tête de mon lit ! Mais au troisième jour – non je ne suis pas sorti du tombeau – Malte était redevenue une ile, et j’étais d’aplomb sur mes jambes, avec une nouvelle ordonnance : pavés de viande rouge, vin rouge et légumes verts !
Baignant dans une température ambiante de 27 à 29 degrés, sans un souffle d’air, dans la noirceur de la nuit, où vais-je trouver le lieu homéopathique en adéquation avec ma position ? Voyons ! Un volcan avec son lac de laves et ses bulles qui crèvent à la surface comme si il y avait là dessous un plongeur infernal ? Hum ! Même en rêve je n’y résisterais pas longtemps. Ah ! Saint Laurent et son grill … suis pas fana des soirées barbecue ! Et puis il ne me faut pas quelque chose qui me détruise mais qui au contraire me fasse trouver cette chose douce par rapport à ma chambre caniculaire ! L’Enfer ! Voilà la solution ! Oui, mais pas n’importe lequel ! D’abord pas celui des chrétiens, avec ses subdivisions : l’Enfer des cathos, celui des Réformés, et puis des Orthodoxes, il y a encore les multiples sectes amerlos à consonance protestante, bref de quoi s’y perdre avant le Jugement Dernier. En plus on ne sait pas trop de quoi il retourne exactement, si l’on fait fi de l’imagerie populaire à base de vastes chaudrons bouillants où des macaques à pattes de bouc et queue fourchue se font un délice de vous piquer avec leurs lances tridentées ! Bouddha ? Confucius ? Je ne sais même pas s’il y en a un ! Ah ! L’Islam ! Là je n’ai entendu parler que du Paradis d’Allah où l’on déguste force lait de brebis en matant les danseuses du Crazy Horse. En somme il ne me Charonreste parmi tous ces lieux infernaux répertoriés que celui des Grecs, validé par les Romains !
Je ne suis pas très bien renseigné sur ces Lieux. Connaissant les grecs, je pense qu’on doit pouvoir les visiter, seulement, moyennant une entente monétaire préalable, car je n’ai pas du tout l’intention de m’y attarder ad vitam aeternam ! Et puis il y existe un vieux passeur, parait-il, nommé Charon, avec lequel on doit pouvoir discuter : par exemple me mettre devant une bouche d’air chaud (pas trop) pendant 4 ou 5 heures (jusqu’au réveil quoi). Je peux lui promettre une tunique un peu plus smart que ses haillons, promesse qui ne m’engage pas car une fois réveillé, avec 3000 ans de retard, il aura du mal à me retrouver. D’ailleurs il n’a pas le droit, dit-on, de quitter les rives du Styx…alors !!
Bien ! C’est décidé, pesé, emballé, va pour l’Hadès ! Le temps de me caller sur mon oreiller et de fermer les yeux…. Tiens ! une pancarte : « Enfers à 5 stades. Jeune grecDescendre les marches », à côté un gars en péplum qui me fait signe …mince, ils m’attendent déjà ? Je rejoins le péplum et on entame une descente interminable qui nous amène au bord d’une espèce de ruisseau noirâtre et bouillonnant. Je tente de reprendre mon souffle quand deux gaillards cuirassés, qui n’ont pas l’air de vouloir rigoler, se jette sur moi et en un tournemain me voilà enveloppé, ou plutôt empaqueté, dans un immense drap blanc, genre suaire, qui m’enlève toute vue. Je sens qu’on me soulève, qu’on me porte et qu’on me balance dans quelque chose que mes reins et mon postérieur identifient comme le fond d’une barque ! Mais, ma parole, ils sont en train de me faire traverser le Styx ? Ça n’a pas l’air de se dérouler tout à fait, et même pas du tout, comme je l’avais prévu. Quoique pour le moment j’ai chaud, terriblement chaud. Je transpire des pieds à la tête, ce qui ne diminue pas la trouille qui m’a saisi ! Est-ce le remède contre la chaleur de mon lit ? Si oui, je devrais ressentir un grand mieux et une jolie brise venir caresser lentement mon corps refroidi. Basta ! J’ai toujours aussi chaud ! J’ai bien l’impression que les sbires du petit père Charon sont en train de me prendre pour un grec qui vient de défuncter et qu’ils vont me balancer dans le Pré d’Asphodèle, si tout va bien, ou plus certainement dans le Tartare, vu la manière sans égards avec laquelle ils me manipulent !
CerbèreJe finis par croire que je me suis lourdement trompé mais avec cette chaleur on finit par avoir l’intelligence en tire-bouchon ! Me tirer de ce mauvais pas, tel est mon nouveau problème. En me tortillant j’arrive à m’extraire du linceul mais le garde sur moi pour que le naute infernal ne se doute de rien. Il va me falloir plonger dans cette eau nauséeuse pour regagner la rive …Plouff ! Beurkk ! Ils n’étaient pas très écolos, les Grecs ! J’aborde le rivage boueux, me hisse péniblement en retombant trois fois dans le marécage. Enfin j’en sors et j’entends des aboiements féroces : le Vieux a lâché Cerbère sur ma trace !
Je cours …j’entends comme des voix rauques des trois têtes baveuses qui semblent dire dans leurs terribles feulements : « Tu es foutu ! » (en grec !). Je cours…je cours… je me prends les pieds dans le drap – comment puis-je l’avoir encore sur moi – je tombe, me relève, retombe …j’entends le clebs tricéphale Un gouffrequi se rapproche …je cours, de plus en plus lentement, comme si mes jambes étaient gainées de plomb, j’aperçois l’escalier qui remonte vers le monde des vivants, je cours, encore un effort, je cours…et je tombe, je tombe, je tombe, sans fin, sans espoir, dans un gouffre sans fond. Et je pense, en tombant, que mon idée saugrenue va être la cause de ma disparition ! Et je tombe toujours, et de plus en plus vite, je m’agrippe au drap comme s’il pouvait être un parachute, je tombe et dans un grand fracas je percute le fond………
…. et je me réveille, sur le parquet, au pied du lit, agrippé à mon drap, les morceaux de ma lampe de chevet, victime de ma chute, éparpillés autour de moi ! La pendulette marque  7 H 30 !

Plus tard en y réfléchissant, j’ai dû me réveiller quelques secondes la première fois et me suis rendormi aussitôt. Ensuite, la chaleur, maitresse de mon esprit, a fait le reste ! Et comme avant de me coucher j’avais téléphoné à ma fille, en vacances dans une ile grecque…je laisse le soin aux psychologues d’en tirer la leçon !

L’année prochaine, je fais installer la clim !!

C.F.

25.08.2013

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *