« Chauds… les Marrons ! »

« Chauds ! ….Chauds ! ….Les Marrons »

   …. Le Marchand de Marrons grillés !

Les_Chataignes

17 heures ! Je descends du tram bringuebalant qui a survécu à la guerre, à l’Occupation, aux bombardements et à la Libération, au coin du Boulevard et de l’Avenue qui monte à la gare. Un frisson me saisit. Cet hiver 46 qui n’a rien de « méridional » va me faire regretter les « Wales ». Bon ! Je n’ai pas encore perdu l’habitude de « penser anglais » et mes Wales sont, en bon français, le « Pays de Galles » et son camp d’entrainement de la « R.A.F. », sis non loin de Cardiff.
En instance de démobilisation, je n’ai d’autre souci que de promener mon uniforme d’aviateur, ce qui me vaut un certain succès auprès de ces demoiselles et plus manifestement avec l’une d’elles qui est en train de s’approprier la place ! Mais ça, c’est une autre histoire !
Je suis très en avance, politesse ou impatience oblige, et n’ai d’autres ressources que de battre la semelle en attendant. Il y a là justement un providentiel marchand de marrons grillés qui a établi ses quartiers contre le mur du jardin du Cercle des Officiers. Je crois me souvenir qu’il était autrefois au coin de la Place, près du kiosque à journaux ? En commerçant avisé il a mis à la disposition de ses clients un banc sur lequel on peut tranquillement déguster sa production. Ce que je m’empresse de faire, un peu réchauffé par le cornet brulant d’où monte le fumet tonifiant des châtaignes. La bouche pleine, l’âme légère, le cœur plein d’espoir ….
17 heures ! Le son grelottant de la cloche électrique qui s’évertue au-dessus du Bureau du Censeur, nous annonce « 17 heures – Fin des cours ». Non ! pas 17 mais 5 heures ! Malgré la persévérance tenace avec laquelle notre Pion, surveillant des études, tente de nous convertir au mystère de la division du temps par 24, nous ne sommes tout de même pas assez idiots pour confondre matin et soir ! Pour nous « 5 heures » c’est « 5 heures de l’après midi » soit : fin des classes ! Laissons aux adultes, imbus de leur science diabolique, le casse-tête de s’y retrouver, alors que toutes les montres, horloges et carillons n’indiquent que 12 graduations sur leurs cadrans ! Je devais d’ailleurs constater plus tard que nos voisins anglo-saxons avaient résolu le problème de fort élégante manière avec leurs quatre lettres : AM et PM !
Donc « 5 heures sonna au-dessus du Censeur » ! Tel un vol de moineaux, nous reprenons possession de la rue et de la liberté. Notre Prof de Sciences Nat, lui, penche plutôt pour « Un vol de gerfauts », notre ruée ayant plus l’air d’une conquête que d’une délivrance ! Après le passage des énormes portes cochères de la cour d’honneur, le flot s’assagit.

Pépé-Châtaignes _!
Pépé-Châtaignes _!

Tiens ! Aujourd’hui, n’ayant pas eu Étude, j’ai un peu de temps libre. La marchande de bonbons, avec son grand charriot-étal n’est pas là. C’est l’hiver, le froid n’engage pas à attendre les moineaux pour quelques problématiques ventes. Je vais remonter le boulevard jusqu’à la Place. Là il y a notre marchand de marrons. Pour lui l’hiver et le froid, c’est pain béni. Et comme il a l’air très entreprenant, je crois bien que l’été il est marchand de glaces ! Plus très jeune, mais toujours alerte, serviable, souriant. Nous les minots, on l’appelle « Pépé Châtaignes » et il a pour nous les attentions d’un « Pépé » ! M’y voici. Comme je suis un client régulier, il me connait bien et souvent mon cornet s’alourdit de quelques châtaignes de plus.
Je suis toujours émerveillé de son organisation. L’installation est semi-fixe, elle reste là pratiquement tout l’hiver. Un genre de grand bahut, monté sur roues, lesquelles sont cachées par les ridelles rabattues. Le plateau comprend un foyer (au charbon de bois). Celui-ci est couvert par une sorte de grande poêle, percée de trous bien sûr pour le grillage. À côté, un sac de jute, très épais, pour contenir les châtaignes grillées sans qu’elles se refroidissent. À côté des journaux empilés ! Oh ! Non ! Pépé-Châtaignes n’est pas un abonné ou un lecteur assidu de toute la presse du pays, mais chaque page de journal lui sert à confectionner ses cornets. Ce qui nous permet, tout en ingurgitant nos marrons, de nous adonner à quelques lectures parfois interdites à la maison.

Le_Journal_!
Le_Journal_!

Car nous avons permission de nous asseoir sur le banc mis à la disposition des clients, ce qui rend son petit commerce souvent « sonorisé » par le « pépiement des moineaux » !
Inlassablement il brasse ses châtaignes avec une grande spatule en olivier, s’occupant entre deux brassages de fendre les marrons pour qu’ils n’éclatent pas en cuisant. C’est un petit travail auquel nous avons parfois le droit de collaborer, moyennant un petit cornet, avec notre couteau de poche. Car nous sommes tous à l’âge où la possession d’un canif (suisse si possible) est devenue la marque de notre progression vers l’âge adulte ! De temps en temps, entre deux tourniquets de son immense spatule, Pépé-Châtaignes donne de la voix. Là c’est le ravissement et nous sommes fort mari de ne pouvoir l’imiter. Quelques raclements de gorges pour la mise en train et notre maitre es-châtaignes se lance dans une mélodie à une seule voix, mais quelle voix ! Je suis toujours étonné de la puissance sonore de cet appel au client, ce « Chauds ! … Chauds ! Les marrons ! » dont les inflexions roulent et se répercutent jusqu’à la grande Fontaine. Les statues qui la garnissent, en bonnes copines, semblent à leur tour nous en renvoyer les échos ! Il n’a pourtant l’air de rien, notre Pépé et surtout pas du ténor en titre de la troupe de l’Opéra ! Mais l’amour de son métier le transcende dans sa voix, et il n’y a pas plus fier que lui lorsqu’il lance son appel à la clientèle, tel un cri de ralliement !
Je prends le cornet qu’il me tend, je m’assoie et commence lentement à éplucher les fruits noircis et à déguster en soufflant sur mes doigts que les châtaignes brulantes irritent un peu.

« Chauds ! … Chauds ! Les marrons ! » L’appel, puissant et mélodieux, perce mon sommeil et mon sursaut répand mes châtaignes sur le trottoir. En reprenant lentement mes esprits, je constate que je me suis endormi sur le banc ; j’ai dû rêver, avec la nostalgie de ce qui va disparaître. Ce « Pépé-Châtaignes », qui d’ailleurs est assez jeune, lui, va peut-être s’évanouir pour entrer dans les limbes de nos souvenirs. Les souvenirs heureux de toute une jeunesse qui faillit être anéantie par le Mal !

« Je n’ai pas voulu vous réveiller » me dit-il « vous aviez l’air si heureux. Je crois même vous avoir entendu rire ! »
Je l’embrasserais pour un peu ! De le voir là, comme dans ma rêverie, m’a conforté dans la certitude que nous avions le devoir de reconstruire ce monde, de lui redonner la joie, de permettre que nos futurs rejetons puissent un jour, eux aussi, se payer un cornet de marrons grillés avec un autre « Pépé-Châtaignes » …. Ce qui ne sera pas facile, je crois !

Le_cornet_de_marrons
Le_cornet_de_marrons

Mince ! Je m’aperçois que je n’ai pas de fleurs …et Elle les adore ! Vais-je arriver les mains vides ? Pas bon pour ma cote d’amour, ça !  .. Le prestige de l’uniforme ?   Hum ! Je crois qu’elle n’est pas de ces petites péronnelles qui se pâment devant les brandebourgs de hussard ! ….. Alors ? Archimède m’inspire …Mais Oui ! C’est bien sûr !

« Pépé ! Oh ! Pardon ! Monsieur ! Donnez-moi un énorme cornet de marrons je parie qu’elle doit les adorer ! »

…. Et Elle les adora tellement qu’elle promis ce jour-là, quoiqu’il arrive, de devenir ma Femme !

« Chauds ! …Chauds ! Les Marrons ! »

C.F.          17 Septembre 2014

 

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