L’AFFAIRE de Zi-Ka-Wei !

On a frôlé l’Incident Diplomatique !

« Ne rien faire, ne rien voir, où agir et risquer ma carrière ? »
« Tel est le dilemme qui se posait à ce Soldat, à cet Homme ! »

Le 5 Novembre 1937 faillit devenir ce qu’il est coutume d’appeler : « Un Incident Diplomatique » !

Le lendemain « La Gazette de Shanghai » titrait :  « L’Affaire de Zi-Ka-Wei » et en sous-titre gras :

« La  zone des Missions et les milliers de réfugiés chinois sous la protection des Trois Couleurs »

Mais d’abord, qu’est-ce que Zi-Ka-Wei ?  Situé à la frontière ouest de la Concession Française, d’une surface assez importante par la zone des Missions elle-même et de nombreux terrains de cultures, il avait été donné à l’Ordre des Pères Jésuites, en 1849, par la famille chinoise XU qui en était propriétaire. Les Pères y avaient implanté un Observatoire Astronomique (toujours en service) et différents couvents et orphelinats pour venir en aide à la population chinoise y résidant ainsi que des écoles et un centre d’apprentissage à Tou-Sê-Wé, dont une imprimerie fort connue en Chine. Ainsi au fil du temps une communauté importante s’est créée. Les Jésuites y ont construit une église—l’Église Saint Ignace aujourd’hui cathédrale de Shanghai—et un collège du même nom.
Tout ceci montre l’importance de Zi-Ka-Wei. Depuis le début de la guerre sino-japonaise, poussés par la retraite assez désordonnée des armées de Tchang Kaï-chek, des dizaines de milliers de chinois fuient la guerre qui, pour eux, signifie le massacre (Nankin : plus de 300.000 victimes d’atrocités). Après le débarquement des Japonais près de Shanghai et de leur marche pour encercler la ville, des familles entières se réfugient à Zi-Ka-Wei. Un petit arroyo qui traverse la zone avant de se jeter dans le Huang Pu avait été fermé par les bombardements. Il était tellement empli de jonques, serrées les unes contre les autres, que l’on avait du mal à distinguer l’eau, aussi noire que les péchés capitaux. La foule des autres réfugiés vivait tant bien que mal dans des camps aménagés à l’initiative des Pères. Devant cet état de choses il devenait patent que l’irruption des troupes nipponnes préluderait à un massacre organisé, chinois et européens confondus. D’autre part, un litre ne peut contenir qu’un litre, et la zone de Zi-Ka-Wei avait atteint sa capacité de remplissage. Les conditions de vie étaient tellement précaires, surtout du point de vue hygiène, que le choléra et la fièvre jaune avaient commencé à faire leur apparition, malgré le dévouement  des sœurs, des civils chinois engagés et des européens habitant la zone. Il y avait bien des discussions engagées au sein des Autorités Française de la Concession, mais celles-ci tournaient en rond, butant sur le fait que Zi-Ka-Wei était terre chinoise !
La « frontière » entre la Concession et le territoire des Missions était sous la garde des Troupes Coloniales, venues d’Indochine pour assurer la sauvegarde de la Concession Française de Shanghai, deux bataillons de Marsouins, le 1er
BMC* venant de Saigon en Cochinchine, le 2ème BMC* venant d’Hanoï au

Insigne_du_2e_BMC
Insigne_du_2e_BMC

Tonkin. C’est ce dernier qui avait hérité de la partie Ouest de la Concession, limitrophe de Zi-Ka-Wei ! Ces troupes étaient arrivées à Shanghai au mois d’Août 1937, juste au moment des débarquements japonais.     * (BMC = Bataillon de Marche de Chine)
Le 2ème BMC était sous le commandement du Chef de Bataillon (Commandant) FABRE Amédée…mon Père !

Ayant dès son arrivée, organisé son plan de défense et la création de ses Points d’appui, le Commandant FABRE avait pris contact avec les Responsables des missions et en particulier du RP Pierre LEJAY, Directeur de l’Observatoire et, ipso facto, la plus haute autorité morale de la zone. De ces contacts et des problèmes qu’ils soulevaient, de ces observations, de cette demande silencieuse lue dans tous les regards devait sortir une décision qui n’avait rien de militaire, la seule qui pouvait résoudre le problème humanitaire qui lui était posé. Fusse au mépris de toutes les règles d’obéissance qui constituent la Bible du Soldat !
Devant les atermoiements de la Hiérarchie, le Cdt FABRE décida, de sa propre initiative, de faire ce que l’on nomme en termes militaires, un bond en avant. Sans rien changer de son plan de défense de la partie de la Concession qu’il avait en charge, sinon à l’alléger un peu, il allait faire occuper par ses troupes tous les points qu’il avait repérés au cours de ses visites du site.
Mon père était doué d’un sens aigu de l’organisation, ne laissant rien au hasard en fonction des moyens dont il disposait. La semaine précédant ce que je me plais à appeler « Le Jour Z » (pour Zi-Ka-Wei) le bataillon avait préparé en secret tout l’armement, les munitions, le matériel (y compris les sacs de sable) et les moyens de transport nécessaires à cette opération. Quel que soit le type d’une opération militaire, sa réussite se joue très souvent par la qualité de la préparation qui en a été faite. Il n’est pour s’en convaincre que de se rappeler le Débarquement en Normandie qui fut mis sur pied par le Général Eisenhower, un stratège et un organisateur hors de pair.
Le 5 Novembre 1937, dans la nuit, des patrouilles franchirent la limite de la Concession Française et traversèrent la zone des Missions pour occuper les nouveaux points d’appui qui avait été sélectionnés sur le pourtour du territoire de Zi-Ka-Wei. Au point du jour l’intendance, le matériel, les armes lourdes, les munitions, les fameux sacs de sable, tout s’acheminait vers les postes désignés. A la fin de la soirée, la nouvelle ligne de front était bouclée. Les blockhaus (en sacs) étaient aménagés, armés, chaque peloton avait pris ses cantonnements, le soleil pouvait se coucher sur le pavillon français flottant tout au long de la nouvelle frontière de Zi-Ka-Wei ! Je pense que cette nuit-là, dans les jonques de l’arroyo, dans les tentes ou les baraques des camps, dans les orphelinats ou les couvents, dans les habitations et jusque dans l’Observatoire on a dû dormir d’un sommeil enfin calme et sans peurs, sous la garde des « Soldats de la Coloniale » !

Il me revient d’ailleurs un souvenir …chaque tragédie comporte ses moments de détente …. C’est au sujet de l’un de ces « Points d’appui » (lesquels sont choisis pour rendre la défense d’une zone la meilleure possible) qui se situait …dans un couvent ! Et pas n’importe lequel mais un couvent de religieuses Carmélites !  Or tout un chacun le sait, il n’y a que l’Aumônier et l’Évêque qui ont accès à l’intérieur du couvent. Du moins en était-il ainsi à cette époque ! Bien sûr cette autorisation ne fit aucun problème et le mur du jardin qui était sur la limite même de la Zone, surplombant un petit ravin et offrant des angles de tirs parfaits, fut percé de meurtrières  et reçu l’installation de deux mitrailleuses ! Naturellement le peloton, composé de vieux briscards de la Coloniale, avait son cantonnement dans le couvent. Les premiers jours furent sans doute de part et d’autre des rounds d’observation mais très vite les sœurs adoptèrent leurs locataires forcés comme des grands enfants dont elles avaient la charge, ce qui se traduisit pour nos Marsouins par un ordinaire super amélioré et pour le couvent par la résolution de tous les problèmes d’entretien dont nos lascars s’acquittaient avec joie, entre deux tours de garde ! La seule difficulté étant pour le lieutenant qui avait la charge d’établir la rotation des pelotons, d’être débordé par tous ces « mécréants » qui voulaient aller « chez les Sœurs » !
J’en parle en connaissance de cause puisque, lorsque les familles, femmes et enfants, purent rejoindre les hommes à Shanghai, j’eu l’insigne honneur, suivant toujours mon Père le Samedi, dans sa tournée d’inspection, de pénétrer derrière lui dans ce couvent et de prendre …le chocolat…avec la Révérende Mère Supérieure !

Fermons cette parenthèse idyllique pour revenir dans la réalité de la guerre.

Les premières troupes japonaises furent au contact vers le milieu Novembre. Quelle surprise ! Elles arrivaient sur la zone des Missions où elles pensaient pouvoir se défouler tout à leur aise et voilà qu’elles trouvaient devant elles des soldats en ordre de bataille, sous un pavillon qui n’avait rien de chinois ! Leurs officiers essayèrent bien quelques postures belliqueuses qui se voulaient définitives mais ils n’eurent pour toutes réponses que le silence des hommes et le cliquetis des fusils que l’on armait ! Tous les gradés, de plus en plus gradés, se succédèrent pour intimer aux Français l’ordre de décamper sans autre résultat que de voir surgir les baïonnettes au bout des fusils.
On mandat alors, en dernier recours, un général nippon et son état-major qui demanda à parler au chef responsable de ces troupes étrangères. Ce qui propulsa mon père sur la scène du drame. N’eut été le fait que de part et d’autre les doigts étaient crispés sur les gâchettes, cela aurait pu sembler une scène tragi-comique de la meilleure eau. Il n’en était rien malheureusement et il aurait suffi que l’un des deux perde son sang-froid pour déclencher le drame.
Le Général commença par le prendre de haut et ordonna au Français de plier bagages (en japonais puis en français qu’il pratiquait aussi). Il n’eut pour réponse que le refus, poli mais militaire, d’un officier exécutant les ordres qu’il avait reçus (sic). Statu quo après la première passe d’armes ! Le ton du Général monta alors d’un cran, et portant la main sur son katana (sabre), sans doute pour appuyer son discours, il se mit à invectiver son vis-à-vis, le menaçant sans doute de toutes les foudres du Tenno (empereur), ce qui laissa le Commandant Français de bois ! Le Nippon, au comble de la colère et de l’excitation, explosa dans un débordement verbal qui laissait craindre un ordre irréfléchi lancé à une troupe qui commençait à donner des signes d’énervement. Il n’en fut rien, heureusement et tout laisse à penser qu’il fut en définitive subjugué par le calme (apparent !) et la fermeté de son opposant !

L’Affaire n’en fut pas terminée pour autant, les politiques et les diplomates japonais prenant le relais. Par chance l’Ambassadeur de France à Shanghai, Mgr Paul-Émile NAGGIAR, et l’Amiral Jules LE BIGOT, commandant des Forces Navales et Terrestres Françaises à Shanghai, purent calmer le jeu et, sans en avoir l’air, faire perdre la face aux Japonais, vaincus par la tactique toute en finesse diplomatique de l’un et la détermination de l’autre, ainsi que par la fermeté tranquille du Commandant Fabre qui était présent en première ligne des discussions.
Comme il n’était pas question « d’Annexion » Zi-Ka-Wei resta terre chinoise, l’armée française garantissant sa neutralité…et sa sécurité ! La zone fut érigée en commune libre dont mon Père reçut la responsabilité d’administration. Il fit élire un « Conseil Municipal » au suffrage universel (chinois et européens confondus) ayant à cœur de faire régner la paix, la justice et l’égalité des droits, sans exclusives, sur toutes les composantes de ce patchwork ! Ce qui n’était pas rien, et lui valut l’amitié et la reconnaissance des chinois…et quelques inimitiés par ailleurs !
C’est ainsi que je découvris Zi-Ka-Wei, début 1938, lorsque les familles furent autorisées à rejoindre.

Une belle histoire …. qui, hélas, ne dura pas longtemps. En 1939 la ville de Shanghai sous tutelle japonaise est dotée d’un Conseil fantoche aux ordres de Tokyo. En 1943, après Pearl Harbor, Vichy, aux ordres des Nazis, alliés des Nippons, ordonne au Consul Général de France de remettre les Clefs de la Concession au Maire de Shanghai. 1946 verra la fin de notre présence à Shanghai lors de la victoire de Mao, qui contraindra tous les étrangers à évacuer la ville…et la Chine.

Shanghai_1938
Shanghai_1938

Mon Père, le Commandant FABRE, outre une citation élogieuse de ses supérieurs concernant son « Incident Diplomatique », recevra des mains de Mgr MAZERAT, Évêque de Toulon, avec lequel il avait été en captivité en Pologne, sur nomination du Pape, SS. Jean XXIII, la cravate de Commandeur de l’Ordre de Saint Grégoire le Grand, à titre militaire, pour son action auprès des Missions catholiques de Zi-Ka-Wei, à SHANGHAI.

 

 

 

Rapporté par Claude FABRE

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