La TRAQUE !

Comment découvrait-on la Vie ? … C’était Avant !

Les Mômes

Une cour d’interclasses … deux mômes de 13/14 ans ….
« Dis Paulo, le Cédric il a l’air d’y tenir à Magali ? »
« Penses-tu ! Tu vas voir, après les vacances de Pâques il aura changé de nana ! Je le connais, le mec ! »

Quoiqu’en pense l’honorable lecteur qui s’est aventuré sur ma prose, ces deux ados sont bien du XXIème siècle. Ils sont dans une école tout ce qu’il y a de normale, où garçons et filles se côtoient le plus normalement du monde. Et si vous restez quelques secondes vous allez les voir partir, chacun de leur côté, vers leur classe respective, plongés bien sûr dans la manipulation intensive de leur mobile !
En les regardant s’éloigner en slalomant entre mes mots, une petite voix venue du fond de mon âge susurre :
« Et Toi, tu n’étais pas comme eux ? » – Non, je n’étais pas, nous n’étions pas comme eux !

C’était bien avant la guerre, celle que l’on a appelée « Mondiale ». C’était dans une époque où les enfants, dont j’étais, sortaient tout doucement de leur innocence. Où comprendre le monde que l’on découvrait peu à peu demandait un effort important, d’observation, d’imagination. Un monde comme plongé dans une brume qui se dissipait peu à peu, lentement. Un monde qui attisait notre curiosité et en même temps nous procurait des frissons de crainte. On

Le Jeu de Billes
Le Jeu de Billes

jouait aux billes, à cache-cache, aux quatre coins. On vivait des batailles homériques avec des épées en bois ou des écharpes tortillées en boudin. On prenait des gnons et on signait la paix avec 4 bâtons de réglisse et on rentrait sagement à la maison jusqu’aux futurs « combats » du lendemain.
Pourtant la vie qui se manifestait soudain à nos yeux, à nos oreilles, à nos esprits qui sortaient de leur coquille, cette vie un peu mystérieuse nous posait nos premiers problèmes et l’on commençait à soupçonner que le Monde des Adultes dans lequel nous allions entrer allait bouleverser la joyeuse simplicité de notre vie d’enfants !
Mais l’homme est ainsi fait qu’il veut toujours savoir ce qu’il y a de l’autre côté de la colline ! Et pour nous les collines à grimper allaient se multiplier. Car nous n’avions quasiment rien à notre portée comme support de renseignement, car nos « magazines » comme « Robinson » ou « Mickey » étaient des usines à rêves et nos héros s’appelaient « Guy l’Éclair », « Jim la Jungle » ou « Tarzan » !
En regardant mes deux ados se dissoudre doucement dans la page qui se noircit, toujours scotchés à leur smartphone, je me laisse aller à penser qu’il est bien heureux que nous n’ayons pas eu ces engins, car nous avons découvert la vie en la « vivant » et nous avons eu la chance d’avoir une famille pour nous l’expliquer. Tandis qu’ils disparaissent je prends mon mobile pour … pour quoi au fait ? il ne peut rien m’apprendre, mon enfance, mon adolescence ne sont pas enregistrées dans la toile d’araignée de ses circuits. J’y trouverai peut-être quelques pompeuses compilations sur notre passé, ou des sirupeuses histoires sur ce que furent les pupitres de nos écoles. Mais le temps de mon « passage » lui, n’existe que dans mon cœur. Mon iPhone est inutile, c’est dans ma propre mémoire que je dois plonger pour retrouver mon âme d’enfant.

Là où Paulo et son copain ont disparu, une silhouette est en train de naitre, de s’extraire de ma feuille en repoussant les mots. Forme fantomatique qui prend peu à peu sa consistance, accompagnée d’un décor qui se crée autour d’elle. Oui c’est bien moi, qui sort de mon passé, ce gosse sur le trottoir devant la maison,

Le Couple
Le Couple

tapant dans les cailloux, ce pré-ado qui vient de voir passer comme presque chaque soir un couple, un jeune homme et une jeune demoiselle qui disparaissent au coin de la rue qui mène à la sortie de la ville. Je découvre que la remarque de Paulo a fait resurgir cette aventure, car cela en fût une pour moi, cette soirée où j’ai découvert ce qui devrait être la loi fondamentale de l’espèce humaine.
J’avais dans les douze ans. Mes centres d’intérêt se situaient principalement sur mon sac de billes dont le contenu variait au gré des pertes ou des gains enregistrés lors de parties acharnées jouées dans le tripot de la cour de récré et sur mes « armes » de chevalier, soit une épée tirée d’une planche de caisse, un bouclier qui avait été en son temps un brave couvercle de lessiveuse et, arme suprême, une longue écharpe de laine, subtilisée dans la commode de ma mère et artistement tordue mais dont les règles chevaleresques de nos combats interdisaient qu’elle soit mouillée ou lestée d’un caillou. Pourtant depuis quelques temps ce jeune couple que je voyais passer souvent et que je ne voyais pas revenir commençait à m’intriguer. Et la question devenait lancinante : Où pouvait-il aller et pourquoi son retour se faisait-il si tard ? ce qui appelait une deuxième question, bien plus importante : Que pouvait-il bien faire ?
Quand on est jeune et épris d’aventure, qu’un parfum de mystère vous enveloppe et qu’on ne réfléchit pas beaucoup, pour ainsi dire pas du tout, aux conséquences de ses actes, la décision fut vite prise : je devais découvrir et savoir !
Il y avait à cette époque, dans un de mes magazines chéris, une nouvelle histoire palpitante de je ne sais plus lequel de nos héros, dont le titre à lui seul nous emmenait sur les ailes de Pégase : La Traque ! C’était dit, j’allais devenir couleur muraille et mener jusqu’à sa réussite ma propre Traque ! Quand je mesure aujourd’hui tout ce que cela pouvait receler de danger, toute l’angoisse que j’ai occasionnée à mes parents, j’en ai encore froid dans le dos
Au jour choisi, peu de lune, pas de vent, pas de pluie (mieux que le bulletin météo du D-Day !) je mis en œuvre toute la stratégie que j’avais élaborée. Bien

La "Filoche"
La « Filoche »

planqué derrière la borne d’une porte cochère, j’attendis que le couple passe comme chaque fois, sans hâte, se parlant à voix feutrée, et prenne la direction du large – et de la forêt de pins –avant de me lancer sur leur trace. Comme tout bon détective le sait (j’étais ce détective !) je laissai une certaine avance à mon gibier et, rasant les murs, me confondant le mieux possible avec leur apparence, l’oreille aux aguets et l’œil rivé sur leur silhouette qui semblait onduler dans le soir qui tombait, j’entrepris ma « Marche vers le Secret » ! Ainsi avais-je baptisée mon entreprise d’espionnage ! Tant qu’il y eu des murs dont j’espérais un camouflage efficace tout se passa bien. Ma cible continuait d’avancer sans à-coup, me donnant à penser que ma « filoche » était efficace. Pourtant nous avions atteint la limite des habitations et j’avais à faire maintenant à des clôtures de jardins ou à des espaces libres de tous murs ou haies, ce qui ne me laissait que le fossé bordant la route comme camouflage, mais je n’étais pas bien grand !
Par contre la nuit était arrivée et les lampadaires municipaux avaient disparu. Le problème de la vision de ma cible devenait important et je commençais à regretter d’avoir choisi une nuit avec un petit quartier de lune pour tout lumignon. De peur de perdre le contact et malgré le danger d’être repéré je réduisis la distance. N’avais-je pas aussi une légère frousse d’être ainsi seul en campagne, bien que par tempérament je n’ai jamais eu peur du noir ? Allez savoir !

Le Sentier
Le Sentier

Pour corser la difficulté voilà mes pigeons qui quittaient la route pour un petit sentier sous la futaie ! Je n’étais pas préparé à ce coup du sort et tout mon bel édifice de pistage s’écroulait. Ne voulant tout de même pas me rendre sans un baroud d’honneur, je m’engageais à mon tour sur le sentier. Je ne connaissais pas ce coin mais sous la pâle clarté des étoiles, il s’avérait devoir être un lieu de promenade car des bancs çà et là invitaient à quelque pose bucolique. La sente faisait un coude soudain, je m’y engageais prudemment … et je tombais sur mes deux oiseaux, assis sur un banc, me contemplant sans mot dire, avec un léger sourire flottant sur leurs lèvres, chichement éclairées par cet embryon de lune ! Je crois bien que mon cœur eut un raté. Je devais ressembler à quelque statue figée dans sa dernière pose par quelque sorcière malicieuse !
Et puis notre trio s’anima. Ils m’invitèrent à m’asseoir entre eux deux et pour me rassurer m’apprirent qu’ils m’avaient détecté depuis un bon moment, révélation que je reçue avec le même état d’esprit que celui d’un renard qu’une poule aurait pris. Ils étaient « super sympas » comme vous dites aujourd’hui et quand je leur eus raconté le motif de ma présence, ils accueillirent mon aveu d’un grand rire qui semblait une cascade d’étincelles ! La glace étant rompue nous nous mîmes à jacasser à qui mieux mieux. Je leur disais ma vie de gosse, mes jeux, mes espoirs, mes larmes, mes peurs, mon avidité de savoir, de comprendre. Ils me racontèrent leur vie d’adultes débutants, leur travail, leur rencontre, leurs cœurs qui se reconnaissent, leur amour et l’avenir qu’ils entendent créer ensemble. Dans la douceur de cette nuit faiblement lumineuse le temps s’était arrêté. Peut-être s’étaient-ils vus à ce moment comme une famille, papa, maman et le petit, cet espoir, ce rêve qu’ils ne devaient caresser tous les jours de leur vie. Pour moi j’étais ébloui par la réponse à ma question, cette réponse qui était assise sur ce banc avec ce jeune homme et cette jeune fille, ces jeunes fiancés bâtissant ainsi, avant leur union totale, la route de leur vie !

Et le temps passait … passait ! Jusqu’à prendre enfin conscience qu’il en était passé un bon morceau ! Si cela n’avait aucune importance pour eux deux, il n’en était pas de même pour moi ! Mais alors, pas du tout de même !
Encadré par mes nouveaux amis, nous reprîmes le chemin de la ville. J’étais même tellement euphorique des résultats de mon escapade que j’en minimisais Gyrophareintérieurement les suites qui n’allaient pas tarder à survenir. Après un retour au pas cadencé nous débouchâmes enfin sur le genre d’esplanade-carrefour où s’élevait ma maison. Un gyrophare qui clignotait rageusement nous arrêta tout net.
Une voiture de police stationnait devant la maison, des policiers venaient des rues adjacentes, quelques curieux s’étaient attroupés un peu plus loin. Il était clair que ce remue-ménage était dû à ma « disparition ». Mon entrée se fit dans un silence total, les deux jeunes gens eurent tôt fait de calmer l’angoisse de mes parents en racontant notre « rencontre » et lorsque je m’avançai vers ma mère, au milieu des uniformes, j’eus soudain l’impression de marcher vers le poteau du supplice sous tous ces regards qui semblaient me fusiller. Tout étant rentré dans l’ordre, la Force Publique se retira après que le Commissaire m’eut gratifié de quelques paroles historiques et la porte se referma sur ma fugue. Je vous laisse à penser du « débriefing » que j’eus avec mon père et des quelques punitions qui s’ensuivirent !

Là, était ma maison
Là, était ma maison

Pourtant, lorsque, ayant regagné ma chambre et que ma mère m’eut enfin donné le baiser de paix, je fus en mesure de tirer mon propre bilan, il s’avéra positif pour ma petite personne. Surement il y avait toute l’angoisse que mes parents avaient vécue, et j’en étais très malheureux. Il y avait le risque que je n’avais ou ne pouvais pas mesurer de tomber sur tout autre chose que ce gentil couple. Il y avait la désobéissance qui à l’époque n’était pas une faute vénielle. Mais il y avait tout ce que j’avais appris durant ces quelques heures, tout le pan de vie que j’avais découvert. Il y avait la découverte de ce sentiment que nous soupçonnions sans pouvoir le définir, l’amour réciproque de ce garçon et de cette fille qui allait guider toute leur vie, comme ils me l’avaient raconté. Il y avait ce respect de la personne dont ils m’avaient expliqué le pourquoi. Il y avait cette promesse qu’ils m’avaient demandé de toujours, dans ma vie, considérer l’autre – ils avaient dit « Ton Prochain » – comme moi-même et de voir toujours en lui comme un frère ! Ils m’avaient parlé de l’Amour Universel ! J’avais la sensation qu’ils m’avaient légué comme un trésor et j’en étais très fier !
Mais il y avait autre chose, bien au fond de moi, comme une petite pointe d’orgueil semblable à celle que j’avais ressentie le jour où j’avais reçu le Prix d’Excellence et que je savourais sans trop me l’avouer :

J’avais réussi ma « TRAQUE » !

Claude FABRESherlock Holmes
CADIN Bernard

« La traque » nous fait effectuer ce retour en arrière bénéfique qui nous remet dans le cocon de notre enfance. L’amour, que ne ressentions, quelques fois sévère, de nos parents, mais qui n’était qu’affection. Cher Claude tu diriges toujours ta plume avec une grande maestria et c’est avec grand plaisir que je lis tes nouvelles. Affectueusement Nanard

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