SUPERMAN au LYCEE

Quand des Ados découvrent l’Entr’aide !

Le Lycée
Le Lycée

Mon grand âge m’a valu un jour d’être sollicité, je n’ose pas dire désigné, pour plancher devant deux classes de 3ème, filles et garçons de 15/16 ans, pour démontrer comment on peut être un « Ancien », sans n’avoir jamais été un « Élève » !
J’ai dû pour ce faire pratiquer un véritable « déboutonnage » de ma vie, de mon enfance jusqu’à l’âge d’homme.
Cette « conférence » dirais-je, m’a amené à replonger dans tous mes souvenirs d’enfant, d’ado, de jeune homme afin de reconstruire cet itinéraire, de découvrir même, combien quelques points d’inflexion avaient été nécessaires pour arriver à ce but : devenir un « Ancien de Don Bosco » ! Une ligne de vie qui m’avait semblé jusqu’à maintenant tout à fait naturelle. Je n’oserais parler de déterminisme ou de prédestination tant la route que l’on suit, depuis la naissance est sujette à des accidents de terrain imprévisibles.
C’est donc au cours de cette reconstruction de mon passé que j’ai découvert qu’une des aventures de ma jeunesse avait peut-être pu influer, ou préparer à longue échéance, un terrain favorable à la réception du message salésien. Ce serait donc par ces « accidents de terrain » que se serait préparée ma découverte salésienne ? N’étant calé ni en philosophie, ni en chiromancie, je me contenterai de vous convier à redécouvrir avec moi ce moment de ma jeunesse.
Dans les conclusions de mon discours j’avais indiqué à mon jeune aréopage que cette aventure lycéenne avait pu être déclenchée par un certain besoin de m’occuper d’enfants, plus jeunes bien sûr, pour leur apporter mon aide.
Qu’en était-il donc ?
J’avais 15 ans, j’étais en 3ème classique, le conflit de 39/45 venait d’éclater. Cela n’avait pas encore apporté un grand bouleversement dans nos vies d’ados, car nos moyens d’information n’avaient ni le nombre, ni la rapidité d’aujourd’hui. Drôle de guerreEt puis cette « drôle de guerre » finissait par ressembler à nos affrontements de gosses – « Je t’écrase le nez ! » – « Touches-moi si tu l’oses ! » -qui finissaient, après l’échange de quelques regards belliqueux, par la retraite des deux parties se lançant un sonore et définitif « Pauvre Petit !!! ». Pourtant on sentait confusément que quelque chose se tramait dans les voiles du destin et que cette « guerre » n’aurait pas grand-chose à voir avec la précédente. Les enfants ont ainsi souvent la prémonition d’évènements que les adultes ne savent plus anticiper. Cela créait un climat de tension dont nous n’avions pas vraiment conscience.
Comme de bien entendu la population estudiantine s’était plus ou moins divisée en plusieurs tendances, les belliqueux, les attentistes, les angoissés, les triomphalistes, les défaitistes (déjà !), plus ceux qui n’en avaient rien à faire mais, il faut le dire, qui n’étaient pas bien nombreux. À cela s’ajoutait les

Un "Dur"
Un « Dur »

inévitables Grands, non par l’âge mais par la taille et la force – on dirait aujourd’hui les « Bodybuildés » – forts en gueule et pas très doués question cerveau, dont la principale occupation consistait à « flanquer le boxon » (sic) dans les cours de récréation !
Ma génération d’âge avait déjà entamé son évolution vers la classe « adultes » et l’entrée du pays dans la guerre y avait certainement été un grand déterminant. Aussi les interclasses (on ne disait plus récréations) nous voyaient déambuler par petits groupes d’amis fort occupés à préparer le prochain dégagement à la mer ou à quelque randonnée cyclo-pédestre, tout en supputant quelles « filles » on pourrait bien convaincre de partager nos ébats maritimes ou

Les "Balèzes"
Les « Balèzes »

vélocipédiques ! Les plus jeunes continuaient les jeux que nous avions connus et pratiqués à leur âge, le « gang des balèzes » parcourant le terrain en supputant quel coup tordu ils allaient bien pouvoir exécuter. Les horaires de cours étant établis avec comme unité de temps l’heure, il n’était pas rare de nous retrouver tous ensemble dans la cour. Ce n’était souvent que pour le passage d’une classe à une autre, sauf certains jours où une « récré » plus allongée faisait de la cour une véritable volière. Il faut dire que cette cour réunissait les élèves de la 6ème à la 1ère, ce qui donnait un melting-pot de générations assez disparate. C’est lors d’une de ces récrés que survint l’incident qui allait entrainer des actions qui me marquèrent et durent créer un terrain favorable à une évolution humaine dans le sens du Service.

Le Quatuor
Le Quatuor

Mon parachutage un mois après la rentrée (j’avais en effet commencé l’année au Collège de Perpignan), mon statut de fils d’officier colonial en provenance de Shanghai, tout cela avait soulevé une certaine curiosité et je ne fus pas long à m’intégrer dans la classe. En partie surtout grâce à un trio dont le cursus au lycée s’établissait depuis la 6ème et dont je devins très vite le quatrième larron. Nous devions avoir du vague à l’âme, ce jour-là, car nous étions silencieux dans un coin de la cour, contemplant le remue-ménage de la récré. Une bousculade et des cris nous tirèrent de notre semi léthargie : un jeune gosse, très certainement de 6ème, était en train de se faire houspiller sévèrement par deux de nos balèzes patentés qui semblaient vouloir lui arracher quelque chose. La récré comportait bien un Surveillant mais il était présentement occupé à régler un autre « litige » à l’autre bout de la cour, ce qui avait permis à nos deux terreurs de tenter leur coup de force. Mais il y avait

L'Intervention
L’Intervention

nous quatre ! Déjà qu’on ne les aimait pas beaucoup, les voir molester un tout jeune ne nous plut pas du tout. Sans être des athlètes, nous n’étions pas du genre mauviettes et notre cursus sportif était très honorable. Sans nous consulter nous nous approchâmes d’un pas décidé. Les deux escogriffes lâchèrent le petit pour nous faire front. Ils faisaient bien quelques kilos et quelques centimètres de plus mais devant la cohésion du front que nous leur opposions et la résolution qu’ils durent lire dans nos yeux, ils tournèrent brides et se tirèrent sans plus barguigner ! Le petit qui était bien en 6ème ne savait plus comment nous dire Merci mais la cloche résolut le problème en nous rappelant tous vers nos classes. Nous étions nous-mêmes tout étonnés de ce qui venait de se passer, de la manière et du résultat de notre intervention spontanée.
La journée se termina et nous reprîmes chacun le chemin de nos maisons sans avoir évoqué notre aventure. Chacun sentait que quelque chose venait de se passer, une action à laquelle nous avions besoin de réfléchir.
Le lendemain était un jeudi, jour chômé dans l’école de notre temps. Nous avions décidé en nous quittant, de nous retrouver sur notre banc préféré, près

Le Kiosque Liberté
Le Kiosque Liberté

du kiosque à journaux de la Place de la Liberté, là où officiait un glacier l’été ou un marchand de marrons l’hiver. Nous l’avions baptisé « Notre Q.G. », état de guerre oblige. Nous y arrivâmes à la grande surprise de notre commerçant saisonnier, sans ces grandes démonstrations de vitalité dont notre jeunesse était friande et dont nous étions coutumiers à chaque rencontre. « Alors les Pitchouns, s’écria ce brave homme en nous voyant si calmes, c’est la soupe à la grimace ? Vous faites un drôle de mourre ! » Pitchoun ! Les Petits ! On tolérait car il nous aimait bien, presque comme ses gosses ! Alors on faisait semblant de râler un peu et tout finissait dans un éclat de rire !
Sauf ce Jeudi-là ! Les « Pitchouns » avaient grandi. Cet affrontement silencieux avec les deux King-Kong nous avait marqué plus qu’on ne saurait le croire. Pourtant des incidents de ce calibre étaient assez monnaie courante sans pour cela nous pousser à réagir. Avions-nous atteint l’overdose d’accepter ces brutalités sans bouger ? Serait-ce parce que nous étions tous les quatre réunis à ce moment-là, que nous avions réagi sans concertation dans le même sens, que le combat qu’allait affronter notre pays s’était transcendé dans la brutalité de ces deux malabars ? Ou bien encore notre formation humaniste (nous étions tous les quatre à la JEC) qui nous incitait à venir en aide à ceux qui étaient dans le besoin, la souffrance ou la peine ?
Rien qu’à nous voir et pour qui nous connaissait, on sentait qu’un bouleversement profond était en train de nous transformer. Notre enfance se diluait et un caractère plus affermi, une prise en compte nouvelle de la vie et de ses évènements se faisait jour, commençant déjà la transformation de notre personnalité.

Le Banc
Le Banc

Notre après-midi « sur le banc » se passa en cogitations profondes et désordonnées. Une conclusion s’imposait pourtant à nous : nous n’allions plus vivre de la même façon ! C’était comme un engagement que nous prenions sans nous en rendre vraiment compte. Nous avons pensé que quelques jours de plus ne seraient pas de trop pour décanter nos sentiments et rendez-vous fût pris au Dimanche après-midi. Nous devions être des chevaliers à la triste figure, rien qu’à voir celle de notre ami qui reflétait toutes les questions qu’il aurait bien voulu nous poser et cet « Au Revoir … » qu’il n’osa même pas accompagner du traditionnel « …Pitchouns » !
Ce Dimanche fut le jour décisif. Sans nous concerter nous étions arrivés à la même conclusion et lorsque nous fûmes réunis c’est d’une voix unanime que nous lançâmes un définitif « On continue ! ». Mais si nous avions bien commencé une mue plus rapide, si notre chrysalide s’était bien déchirée pour une nouvelle naissance, nous n’en avions pas encore perdu toute notre prime jeunesse. Si le but que nous venions de nous fixer était sérieux, les moyens et la forme que nous allions lui donner seraient formatés comme les aventures illustrées qui faisaient nos délices de lecteurs de bandes dessinées.
Je peux le dire, c’est avec frénésie que nous nous attaquâmes à la Constitution de notre Groupe pour en définir tous les tenants et aboutissants ! La première décision, pour nous peut-être la plus importante, était de définir une sorte de « gouvernance » de notre engagement, définissant les tâches et les engagements de chacun, la décision à prendre et les actions à exécuter devant être le fruit de la concertation des quatre membres de notre « Société ». Nous venions de découvrir dans « L’Histoire de la Grèce Antique » qui nous était dispensée cette année-là, le mot « Démocratie » et il nous plaisait bien ! Puis vint l’instant – très important – de nous donner un nom. Le mot « Société » s’était pratiquement déjà imposé. Alors Société d’accord… mais de quoi ? On voulait quelque chose de court mais qui indique immédiatement son but, comme un claquement de fouet. En fait qu’allions-nous faire… apporter une défense, un soutien, une aide … voilà, une Aide ! Le terme suivant coulait de source puisqu’il s’agissait de protéger contre les plus « forts » ceux qui étaient les plus « faibles » ! « La Société d’Aide aux Faibles » venait de voir le jour ! Nous poussâmes quelques puissants « Hourras » pour nous congratuler les uns les autres et lancer d’un cri unanime : « Vive la SAF ! ».

La Cour d'Honneur
La Cour d’Honneur

Avoir créé une arme c’était bien, la faire fonctionner avec efficacité c’était mieux. Aussi nous passâmes le reste de la soirée, en grignotant force biscuits accompagnés de jus d’oranges (elles n’avaient pas encore disparu du marché) à établir les modes d’action de la « SAF » et les cas dans lesquels elle devait intervenir. Un point avait été posé d’entrée : pas de bagarres, pas de coups (sauf cas extrêmes), nous devions arriver à décourager les « méchants » par notre seule interposition et notre détermination. Cette Loi Fondamentale, qui avait d’ailleurs provoqué une discussion avant d’être adoptée, était nécessaire pour ne pas nous mettre nous-mêmes hors la loi vis-à-vis du Règlement du Lycée, tout en nous imposant comme un élément de paix au milieu des élèves en refusant le diktat de la force, d’où qu’elle vienne. Plus tard, beaucoup plus tard, j’ai découvert que nous avions peut être utilisé ce que l’on a appelé « La Résistance Civile » !
Le lendemain, Lundi, nous commençâmes notre quête. Il s’agissait, pendant les interclasses et les récrés, d’être très attentifs aux mouvements de foule en surveillant autant que faire se peut les « cadors du muscle » que nous avions pu répertorier. A la première intervention, qui eut lieu par une curieuse coïncidence contre les deux malabars qui avaient été à l’origine de notre action, nous proclamâmes bien haut qui nous étions et quels étaient nos buts. Ainsi la « SAF » prit-elle corps dans la population scolaire de notre lycée. Une de nos angoisses était la réaction, que nous pensions certaine, du corps professoral et des Autorités dirigeantes de l’École. Dans les jours qui suivirent rien ne se manifesta en provenance du Censeur et du Proviseur. Était-ce bon signe ou bien fourbissaient-ils une arme inconnue pour nous remettre dans les rangs ? D’autant que les premières actions nous avaient propulsés au-devant de la scène comme une trainée de poudre. Et que la cour des « Grands » (Mathélem, Philo, Sciences Nat et Classes Prep) sise de l’autre côté de la Cour d’Honneur, en avait elle aussi entendu parler ! Il n’y eut aucune réaction visible si ce n’est que l’on nous fit savoir par un surveillant qu’ILS étaient favorables à notre petit jeu, tant que nous ne mettrions pas la pagaïe dans les cours !
On peut dire que nous avions maintenant pignon sur rue et l’on sentait que les plus jeunes avaient perdu la crainte de leurs tourmenteurs et allaient même, hélas, à les provoquer. Ce n’était surement pas chose à faire mais allez donc raisonner des gosses qui se libèrent ! Aussi la mafia des « Petits QI » fut-elle poussée à s’organiser à son tour et ils formèrent bloc pour perpétrer leurs agressions, ce qui ne facilita pas nos interventions. Nous envisagions même de reconsidérer de nous abstenir de bagarres ce qui aurait porté un coup fatal à notre entreprise, car l’Autorité Professorale n’aurait pas manqué d’intervenir et la SAF n’avait plus qu’à déposer le Bilan ! D’autre part, absorbés par notre « croisade », notre moyenne scolaire avait quelque peu régressé et nos familles que nous avions bien sûr mises au courant de cet engagement, commençaient à froncer les sourcils. Un peu dépassés par notre succès nous ne savions pas trop comment réagir devant la tournure que prenais les choses.

Le Journal
Le Journal

C’est le père de l’un du quatuor qui nous souffla la solution. Puisqu’il n’était pas question de lutte armée et tout en continuant nos interventions pacifiques, il fallait porter l’affaire sur la place publique. Il est vrai que celles-ci n’étaient à vrai dire pas tellement connues des professeurs et n’avaient pas dépassé les murs du lycée. L’idée du père de notre camarade (il était imprimeur le papa) était de créer un « Journal » pour raconter ce qui se passait dans la cour, ce que nous avions monté pour y parer, clouant ainsi au pilori de la Presse les méfaits de « Messieurs les Durs » ! Car ce journal, disait le Papa, ne devait pas seulement être diffusé intra-muros mais aussi à l’extérieur, vers les familles et les amis. Sous réserve de ne citer aucun nom et de présenter le journal comme une chronique de la vie de l’école (tient donc !) il ne devait y avoir aucune difficulté à sa création. Et il nous offrait de l’imprimer ! Restait à obtenir le feu vert du Proviseur !
Nous demandâmes donc une audience et fûmes reçus, tous les quatre, à la fin

Le Proviseur
Le Proviseur

d’un bel après-midi dans le Saint des Saints directorial. Dire que nous avions la bouche sèche n’est pas une clause de style ! Mais il sut très bien nous recevoir, nous décomplexer, nous écouter présenter notre affaire, même si nous restions toujours maitre et élèves ! Il nous fallut une petite heure pour présenter notre projet et lorsque fut venu le temps des conclusions il nous assura que tout cela était parfait et que nous pouvions nous lancer. Nous avions « l’Imprimatur » et si nous ne nous sommes pas mis à danser, c’est parce que la solennité du bureau et du cadre nous en a empêchés ! Aujourd’hui je soupçonne pourtant que le Papa Imprimeur avait dû préparer le terrain.
« Le PETIT SAFISTE » venait de naître !

Distribution du Journal
Distribution du Journal

Le raconter serait entreprendre un autre récit et ce n’est pas mon but. Sachez simplement qu’il était entièrement rédigé, textes et dessins, mise en page, graphisme par nous quatre, le Papa imprimeur en assurant le tirage. Son succès fut grand, car nous avions des « abonnés » adultes. Et bien des numéros prirent le chemin de la zone de guerre pour des officiers ou soldats de notre ville ! Les évènements terribles de la défaite, de la débâcle, de l’armistice honni changèrent beaucoup de mentalités et les coupes sombres portées par le Régime de Vichy dans le corps professoral finirent de nous marquer profondément. Sous l’impact des évènements notre équipe se disloqua et « Le Petit Safiste » partit au paradis des Journaux disparus !

1940 avait sonné le glas de notre jeunesse …1942 allait faire de nous des hommes !

De cette aventure il m’était resté, peut-être sans que je m’en rende compte, le désir de continuer à aider, à secourir, à lutter, ce qui se traduisit par les Équipes de la Défense Passive, l’engagement dans les Routiers-Scouts de France, le maquis, la Royal Air Force ….

La Navarre d'alors
La Navarre d’alors

À mon mariage le terrain était tout préparé pour recevoir la semence salésienne que ma jeune épouse m’apportait en dot !

Claude FABRE
(Les Dessins viennent du « Le Petit Nicolas)
CADIN Bernard

Cher Claude, ce petit texte, bien amené, reflète l’homme que tu as été et que tu est toujours : franc, carré et surtout sincère. Beaucoup, et j’en fait surement parti, devraient prendre exemple sur ton mode de vie. Affectueusement Nanard !!!

pierre

Bernard est modeste ou il n’a pas tout lu : c’est un long commentaire. En fait vous avez créé la force de « dissuasion ». Mon frère ainé (il aurait 82 ans) avait trouvé un protecteur à Rouvière qui le défendait des abrutis qui profitaient de la faiblesse que lui causait sa maladie. Dieu merci, il se trouve souvent des « Zorro » pour défendre l’opprimé et, c’est vrai que les expériences vécues jeunes influent sur notre vie d’adulte. P.S. devant les élèves tu avais un « aéropage ». A dimanche

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