Mon Premier Accouchement

     L’Apprentissage de la Paternité !

PREAMBULE
8 Mai 1945 ! L’Europe !Screen Shot 02-05-16 at 10.41 AM
2 Septembre 1945 ! Le Pacifique !
Le silence des armes est enfin retombé sur le Monde !
Et l’on a commencé le terrible décompte de tous ceux, hommes, femmes, enfants, qui ne reviendront plus, fauchés par la violence des armes ou disparus dans les fumées des crématoires.
60 millions de morts – L’Atome – Un monde à reconstruire !

TOULON
Printemps 1946. Je viens de rentrer en France et dans quelques semaines je vais être démobilisé. Venir de Paris, en train, s’apparente à une expédition tropicale…. J’ai découvert mon pays ravagé, tout est à refaire. Eh bien ! Allons-y ! On est en vie, on a 20 ans, l’amour m’attend, un foyer à fonder, une famille à créer, des enfants à élever, pour un peu je chanterais, comme Trenet !
Printemps 1947. La marche nuptiale, Mendelssohn …on est encore un peu retro …Voyage de noces (offert !) à Bruxelles …oui, le train s’est amélioré …La vraie Vie, tournée vers l’avenir, commence !Screen Shot 02-04-16 at 10.56 PM
Malgré les difficultés, le ravitaillement entre autre (on a toujours les sacro-saintes cartes !), les objets de première nécessité qui manquent, le marché du travail qui s’organise trop doucement, le moral est au beau fixe.
Chez les jeunes la vie bouillonne en nous, la vie que l’on a bien cru perdre cent fois, mille fois. Comme tous, cette vie je ne veux pas la garder en moi, la thésauriser, en jouir égoïstement. Cette vie je veux la voir naître. Avec Colette le même besoin de recréer le monde nous porte à croire en l’avenir. Ce monde où la règle était de détruire, guerre oblige, nous voulons le recréer, non comme il a été mais comme nous rêvons qu’il devienne ! Et notre premier but : fonder une famille, un foyer qui va recevoir nos enfants !
Pour moi c’est fait.

Nous sommes en Mai 48. Il y a quelques mois j’ai avoué mon 23ème printemps. On a un peu fait la fête, sans trop forcer car Madame présentait une adorable rondeur qui avait entrainé toutes les supputations familiales sur le sexe* du petit ange qu’elle nous concoctait. À tous hasards le staff féminin de la famille, toutes aiguilles à tricoter en batterie, la Singer de Belle-Maman en action intensive, ma mère s’étant réservé la partie confection des langes, des “pointes”, des molletons, nous a composé une garde-robe Bébé répondant à toutes les possibilités. La maison s’est donc enrichie d’une armoire petit modèle toute rose et d’une table à langer toute bleue, une “nouveauté” parait-il si j’en crois les futures “Mémés” qui se montrent assez réservées sur ce nouvel engin de puériculture ! L’ouverture de l’armoirette révèle tout un assortiment de bleus et de roses, déclinés dans tout leur éventail.

Screen Shot 02-04-16 at 11.04 PMLa Clinique où officie notre gynécologue, un ami de mes beaux-parents, propose aux parturientes des chambres dont l’agencement et la décoration leur font un peu oublier le pourquoi de leur présence. Pour un peu je me croirais chez nous, quoique nettement plus cossu ! Le silence feutré invite à la concentration, ce qui est parait-il recommandé à notre état, et mon épouse en profite pour faire ses exercices de pré-gésine. Car nous sommes aujourd’hui en possession d’un livre qui s’adresse à toute la génération montante et que quasiment tous les jeunes ménages ont à leur chevet. Un livre qui vient de faire exploser le tabou ancestral de la maternité “douloureuse” au grand dam des Anciennes dont la sacro-sainte règle était : “Tu enfanteras dans la douleur” ! “Au Service de l’Amour” du Docteur Jean Carnot est la nouvelle bible maritale, le vade mecum de l’Amour et du Couple, tant sur le plan spirituel et sentimental que sur le plan médical en ce qui concerne l’enfantement.
Tout en serrant ma main comme elle en a l’habitude, Co s’astreint à ces exercices de concentration, rythmés par de longues inspirations-expirations qui me font penser au soufflet du forgeron en train de préparer son fer.
Notre gynéco arrive. Quelques impositions stéthoscopiques et le chariot, sous la haute direction de la sage-femme, emporte mon épouse vers la salle d’accouchement. Quant à moi, dans la même foulée, je suis prié de gagner une autre pièce, salle d’attente des futurs pères en puissance ! Toujours un décor lénifiant, auquel d’ailleurs je ne prête pas beaucoup d’attention, des fauteuils confortables, des revues – peut-être pour occuper notre esprit.

Je m’installe le plus confortablement possible – il parait que “ça” peut durer longtemps – un œil vagabondant sur une revue, une Oreille tendue vers les bruits étouffés du couloir – tiens, la salle d’accouchements est à proximité, pourrait-on avoir besoin du renfort du futur père, comme le préconise Carnot, car pour nous, présentement, cette salle est couverte par le secret-défense. J’ai beau tendre l’oreille, tenter quelques incursions jusqu’à la porte que j’entrouvre, je ne récolte que le silence. J’ai beau me souvenir que notre bouquin tord le cou aux cris et gémissements des parturientes, je ne peux m’empêcher de penser à la mise en condition à laquelle j’ai eu droit de la part des deux “grands-mères en devenir” sur l’accouchement politiquement-correct.
Voilà autre chose ! Un “collègue” vient de me rejoindre. Légèrement plus âgé, je Screen Shot 02-05-16 at 10.29 AMpense, mais nettement plus pale et agité que moi ! Je lui octroie un grand sourire, de bienvenue ou d’encouragement, ce qui a l’air de le laisser complètement froid. Bon, à chacun sa méthode ! Les minutes s’égrènent unes à unes et la tension devient plus palpable. L’accouchement d’une femme, pour ceux qui attendent, a ceci de particulier qu’on ne peut faire aucun pronostic de temps. D’où un stress qui monte peu à peu et contre lequel, il faut bien le reconnaître, il est assez difficile à endiguer. Mon “collègue” semble sur ce point beaucoup plus vulnérable. Calé dans mon fauteuil, je le regarde aller et venir car il a commencé à arpenter la pièce, comme si le travail qu’il produit pouvait se transmettre à son épouse. Comme il a ignoré toutes les tentatives que j’ai faites pour lier conversation, je me contente de le suivre des yeux dans son marathon pré-paternel. Et curieusement une image est en train de se former petit à petit dans ma tête, l’image d’un gars que je connais mais d’où ?

Euréka ! J’ai fini par trouver. C’est un des anciens amoureux de Colette dont elle m’a parlé un jour en me le montrant dans la rue, avant notre union. Il était assez bien placé auprès de la famille dans la liste des prétendants, le hic étant qu’elle n’en voulait absolument pas. Nous n’avions jamais eu l’occasion de nous rencontrer, ayant disparu de la cohorte des prétendants lors de notre mariage, alors que les autres sont tout simplement devenus nos amis. La vie concocte ainsi parfois des surprises dignes d’être imaginées par un romancier. L’observation de son attente agitée n’en devient que plus amusante et je ne vais certes pas le détromper. Surtout que l’atmosphère vient subitement de changer. De l’une des salles opératoires vient de s’élever des cris et gémissements que nous entendons fort bien. Comme je ne reconnais pas le timbre de ma femme, il s’agit donc sans aucun doute de celui de la sienne. Il a d’ailleurs stoppé brutalement son arpentage, car il l’a bien reconnu et le voilà, debout raide comme un piquet, tremblant de tous ses membres, tellement que j’ai peur qu’il se mette lui aussi à hurler à l’unisson ! Je me lève pour essayer de le calmer, il fait deux ou trois pas et il s’affale, tout raide, d’un coup, sur la moquette ! J’ai repéré en entrant un bouton d’appel – je crois bien que le cas ne doit pas être isolé – et je bloque mon doigt dessus. Presqu’aussitôt apparaissent deux infirmières qui ne manifestent aucun étonnement, remettent mon bonhomme sur un fauteuil et lui font respirer ce que je pense être des genres de sels (comme nos grands-mères) accompagnés de quelques gifles médicales, le tout réveillant mon gars de son évanouissement.

Allons bon ! À peine remis de sa transe le voilà qui part dans une série de cris à l’unisson de celle qui accouche avec la même partition, tout en jouant les moulins à vent avec ses bras. À ce stade je me demande bien ce que vont pouvoir faire les infirmières ? Question inutile car elles ont l’air d’être bien rodées à de telles explosions. Tandis que la plus forte, genre catcheuse, le Screen Shot 02-04-16 at 11.07 PMmaintient, l’autre sort une seringue toute préparée – bonne précaution – et sans plus barguigner la lui plante dans le gras du bras. Comme nous sommes le 30 Mai et qu’il fait très beau il n’y a pas eu de problème vestimentaire ! Un coussin sous sa tête et les deux infirmières sortent en me gratifiant d’un large sourire. Je vais être classé dans la catégorie des “calmes”. Tout ceci s’est déroulé sans qu’un seul mot soit prononcé et me voilà seul avec l’endormi. Les gémissements ont aussi cessé, son rejeton ou sa rejetonne a dû naître. Ces deux-là n’ont pas dû lire “Au Service de l’Amour” !

Je commence tout de même à me faire un peu de souci devant le temps qui s’allonge. Bien que je me veuille parfaitement confiant, ces toutes nouvelles techniques de l’accouchement sans douleur sortent à peine du stade de l’expérimentation. En ai-je fait des heures d’entrainement avec la future maman à la respiration dite « du petit chien », à l’entrainement à la concentration avant le sommeil, ce qui pour ma part me menait droit dans les bras de Morphée. Pourtant ce silence …. Les « Mémés » m’ont tellement rebattu les oreilles avec leurs douleurs fatidiques, « consubstantielles à l’accouchement » disaient-elles. Je contemple l’autre Papa – qui ne le sait pas encore – toujours sagement et médicalement endormi avec l’envie ….la porte s’ouvre, l’infirmière-piqueuse me fait signe : « Venez … », quelques dixièmes de secondes après je suis dans le couloir, la sage-femme apparait portant dans ses bras …Oh ! Merveilles ! …Oh ! Félicités ! c’est mon Bébé ! Aussitôt mon regard interroge … « C’est une fille    suivez-moi ». Par faveur spéciale je suis admis, avec blouse, masque et gants, dans la nursery, à la première toilette de ma Fille ! Je me renseigne sur la façon dont cela s’est passé – « Très bien, une lettre à la poste » – pendant qu’elle lui racle véritablement la peau pour enlever la couche de graisse qui nappe mon enfant, laquelle ne bronche pas (déjà un caractère bien trempé ?) si ce n’est quelques légers vagissements qui semblent dire : « Je suis là…c’est bien moi ! » A voir ce que la sage-femme lui enlève, elle a dû glisser, parfaitement lubrifiée ! Chère petite qui aimait déjà sa maman au point de lui faciliter le travail de l’enfantement ! Enfin c’est ce que je me dis pour m’exonérer de mes doutes d’il n’y a pas si longtemps !

Raclée, lavée, douchée, enveloppée dans ses langes de clinique, nous reprenons tous les trois le chemin de la chambre où Colette a été transportée pendant la toilette de Mademoiselle. Devant la porte, arrêt, la sage-femme me met ma fille dans les bras ….Brrrr ! la trouille…et en même temps la fierté. Je vais avoir l’insigne honneur de remettre moi-même à sa Mère…notre Fille ! J’entre. Co, un peu pâlotte, les traits un peu tirés, mais rayonnante, son merveilleux sourire sur les lèvres, le bras déjà courbé en forme de nid, me regarde sans rien dire. Mais ses yeux parlent eux. J’ai l’impression fugitive qu’elle me dit « Merci » alors que c’est moi qui suis éperdu de bonheur. Lorsque je dépose notre enfant dans les bras de sa maman, elle se tortille un peu, comme pour chercher sa place et …s’endort !

Dans les grandes joies, comme dans les grandes peines, il n’est nul besoin de Screen Shot 02-04-16 at 11.35 PMmots. Je suis assis au bord du lit, nos mains serrées, tous deux en contemplation « béate » selon l’infirmière, devant notre petit chef d’œuvre. Je crois que tous les parents, surtout la première fois, ont la même réaction. On peut gloser à l’envie sur le poids (à la naissance), la taille, le velouté de la peau, l’abondance ou la rareté des cheveux, les yeux bleu-ciel ou noir-profond ou noisette-des-bois, les menottes potelées et les petons tout roses, notre enfant est toujours, indubitablement et définitivement, la Septième Merveille du Monde !
Dans la chambre c’est le grand silence du bonheur, ce silence qui se nourrit de toutes les pensées qui vont l’un vers l’autre, des légers soupirs que pousse Bébé de temps en temps, peut-être déjà en train de rêver, à son Papa qu’il lui tarde de connaître, à sa Maman qu’elle connaît bien, sa Maman qui l’a faite, cellule après cellule, avec la patience et la force de l’Amour.

Nous nous regardons, tous les deux, profondément, je me penche et j’embrasse ma Femme. C’est notre dernier instant de solitude où nous sentons l’infini de l’Amour qui fait de nous trois une seule personne.

C’est fini ! La Famille va arriver !

*  L’échographie (1970) n’existait pas encore.

Claude

Dédié à ma Fille, MARTINE,
Grand Mère d’un couple d’adorables bambins
Le 5 Février 2016

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