Un DIMANCHE ordinaire !

          La Force de l’Habitude

Septembre ! La colonne en face du canapé ne ronronne plus en dispersant un air qui se voulait plus frais, l’œil accepte mieux une lumière plus tendre et mon esprit que la canicule n’engourdit plus se prête mieux à vagabonder.
Dimanche ! La table est nette, la machine a recueilli son lot de vaisselle usagée, dans la maison tout semble s’assoupir et je sens bien que je ne vais pas résister longtemps à la douce somnolence qui m’assaille.

nuage de rêve
Nuage de rêve

Lorsque je m’éveille je suis sur un petit nuage qui survole curieusement toute une alignée de dimanches qui se tiennent, immobiles comme à la parade.   Mais, cette ombre qui flotte dans les lettres, oui, bien sûr, c’est moi ! Là… j’avais…sept ans ! Dans la brousse, à « MadameGaspard » comme j’appelais la Grande Île ! Et là… ce sont bien des arènes landaises, non loin de la maison… je vais sur mes 10 ans ! Les dimanches défilent… tiens ! Un pousse-pousse, j’ai un casque, je reviens du lycée… j’ai 13 ans je crois bien… Hanoï ! Ça défile… Shanghai ! Un paquebot, on rentre avec la guerre qui pointe, Perpignan… un régiment qui part pour le front… je suis dans ma quinzième année, mon enfance vient de finir avec le bruit sourd des canons !

J’ouvre les yeux… la colonne muette est toujours là, les bruits sont feutrés dans la maison endormie… j’ai rêvé ? Mais alors pourquoi tous ces dimanches ? Quelle signification ? Quel lien les relie avec ce dimanche d’aujourd’hui ?  Ils m’ont semblé tous différents …et pourtant… pourtant oui, c’est vrai, tous semblables !
Je revois les images, j’essaye de les analyser, de les juxtaposer. Qu’ont-elles donc de commun ces images, dans des lieux, des décors tous différents, avec des espaces de temps si grands entre mes sept ans et huit décennies plus tard?  Il me faudra fermer les yeux, faire abstraction de tout ce qui m’entoure, devenir sourd aux bruits du moment, me replonger comme dans un maelstrom qui m’emporte dans ce qui fut la pérennité de toutes ces journées, pour que se fasse la lumière, pour que s’inscrive dans mon esprit « l’Eureka » de cette recherche !

La réponse… ? C’est …DIMANCHE !

Maintenant que je sais ce qu’il faut chercher, tout devient clair ! Ma famille, bien que catholique, ne rattachait pas spécifiquement le dimanche au « Jour du Seigneur« . Bien sûr, le passage a l’église, pour la grand-messe, en était le point de départ. Cette participation religieuse était d’ailleurs préparée soigneusement par la mise en situation, si je puis dire, de toute la famille dans ses plus beaux atours, dits « costumes du dimanche » ! Ayant ainsi rendu à Dieu ce qui lui semblait devoir être indispensable de lui rendre, la famille entamait la deuxième partie de sa prestation dominicale : le parcours social !

Un Parvis
Un Parvis

Jusqu’a notre époque de « médiatisation » a outrance, les nouvelles intéressantes (j’entends par là ce que nous nommons à ce jour les « people stories») ne pouvaient se transmettre que de bouche-à-oreille ! Le parvis des églises et des cathédrales y a toujours été le lieu de prédilection à la transmission et à la propagation de ce genre d’information, toutes classes sociales confondues :  » C’est comme je vous le dis, ma chère…. Non !!!!! Pas possible chère amie ….Mais vous, très chère, vous le tenez bien de …. » et ainsi allaient les choses, faisant et défaisant l’histoire d’une communauté !
Ce rituel étant terminé avec zèle, on s’acheminait, et l’on se retrouvait dans les pâtisseries pour le non moins rituel « gâteau du dimanche » ! Ah ! Ces gâteaux ! Pendant des années je n’ai pas pu passer devant une pâtisserie, affichant gâteaux à la crème ou pièces montées sans un haut le cœur.
Ce « parcours social » étant accompli avec rigueur et ponctualité, la famille rentrait à la maison. Et l’on débutait alors la partie familiale du Dimanche !
Sans doute les préparatifs en avaient été exécutés bien avant, la veille même. Le temps était venu d’en dérouler les fastes, bien orchestrés et surtout dominicalement immuables ! Comme une course a étapes ! L’ouverture

L'Apéritif
L’Apéritif

consistait dans « l’Apéritif« . Oh ! sans nulle débauche extravagante de liqueurs ou autres alcools. Monsieur se laissait tenter par quelque boisson « anisée » que Madame servait avec l’onction requise, elle-même trempant ses lèvres dans un soupçon de porto ou de xérès. Le rejeton avait le droit ce jour là de participer au Rite en sirotant, suivant son âge, quelque grenadine ou, devenu plus grand, un verre d’orgeat relevé d’un trait de citron, ce qui, la couleur aidant, laissait l’adolescent rêvant au verre de Papa ! Suivant les familles ces dégustations étaient parfois accompagnées du grignotage de quelques amuse-gueules !
Après cette « mise en bouche« , comme le proclament les restaurants bien étoilés, venait le sommet de la journée, le Repas du Dimanche !
Et tout d’abord attardons nous à contempler la Table du Dimanche ! Le beau

Une belle table
Une belle table

service, Limoges ou autres, a quitté le vaisselier pour se ranger, j’allais dire « en ordre de bataille« , sur la plus belle nappe, celle du dimanche, accompagnée de ses serviettes, chaque assiette entourée des couverts et de la verrerie adéquate (celle de fête bien sûr) et, s’il y a lieu, le vin rougissant dans son carafon de cristal !
Le décor étant planté, Monsieur, Madame et Bébé ayant occupé leurs places respectives, le Menu – du Dimanche – pouvait faire son apparition ! Comme on peut le penser, c’était un menu spécifique, offrant à la famille la joie de déguster une cuisine aux petits oignons, avec une recherche dans le choix et l’ordonnancement des divers services, tout en restant dans la limite des possibilités du ménage. Il faut aussi noter que, ce jour là, le Maître des lieux était le grand officiant de cette liturgie dominicalo-gastronomique. Las ! Las !

Le Plat !
Le Plat !

Qui a dit : « L’ennui naquit un jour de l’uniformité » ! Ce grand penseur devait certainement avoir à son palmarès pas mal de « Menu du Dimanche » ! On pourrait penser que ces agapes familiales étaient un vrai régal… mais 52 fois le même « régal » dans l’année ! Car 52 fois revenait avec le même décorum, le rôti de bœuf aux petits pois et haricots verts, ou le poulet de grain aux pommes rissolées, ou le saumon farci et sa garniture de tomates provençales (plus ou moins), suivant ce qu’avaient été les goûts culinaires de Madame la première fois, ou la tradition importée de sa propre famille !
Je n’insisterai pas sur la fin de la journée, presque toujours aussi rituelle, qui pouvait mener la famille au Jardin Public, autre lieu privilégié pour la transmission ou la réception de tous les potins agitant ce petit univers !

Mon regard est toujours perdu dans le monde invisible de mes souvenirs, mais peu à peu je reprends contact avec la réalité. La colonne est toujours immobile et silencieuse, la table aussi nette que tout a l’heure, la maison endormie. Et je comprends soudain pourquoi mon subconscient m’a emmené sur les ailes d’un rêve, à travers tous ces dimanches qui ont marqué ma vie.

La Patisserie
La Patisserie

Comme chaque dimanche, depuis tant d’années, je prépare le repas pendant que mon épouse, alitée, participe à la messe télévisée. Je prépare son plateau, je dresse mon couvert personnel dans le séjour, et… je viens de m’en rendre compte soudain, …je restitue depuis tout ce temps le même rite qui a marqué mon enfance, puis ma vie d’homme !  Inconsciemment je crois, je prépare un petit « apéro » pour nous deux (la « mise en bouche » !), je cuisine presque toujours le même plat, je pare une assiette avec les gâteaux de soirée que je suis allé chercher le matin même, le-vinj’ouvre une bouteille de vin (car le reste de la semaine nous sommes à l’eau) et (voila la preuve de la pérennité de tous ces dimanches) j’utilise couverts, verrerie et vaisselle de fête !

Je découvre maintenant, ancré en moi, aussi indispensable qu’un organe essentiel, ce besoin de « marquer » le dimanche. Bien sûr, pour moi qui suis pratiquant, c’est le Jour de Dieu, le rendez-vous hebdomadaire avec le Seigneur ! Mais c’est aussi un arrêt nécessaire, un temps de roue libre comme le coureur qui ayant grimpé la pente, arcbouté sur son guidon, se relève en passant le col, se redresse, filant dans la descente qui le ramènera au pied du col suivant ! Ce temps de retrouvailles avec soi-même, avec son « intime« , tous les êtres humains, je crois, en ressentent le besoin. Le dimanche répond à cette aspiration, d’où l’envie de marquer ce jour par des signes, extérieurs certainement, mais qui concrétisent l’aspiration intime de faire une pause, de se remettre face à soi-même, d’un ressourcement dans la rupture avec le poids de la vie quotidienne.

Le monde moderne a, hélas, déjà bien minimisé cette tradition, dans sa fureur de vivre, plus vite, toujours plus vite, aveugle et sourd à tout ce qui est l’essence même de l’homme !
Mais moi, ce dimanche de Septembre j’ai à nouveau rempli le Rite !

Dans la quiétude du living tout juste troublé par le bourdonnement intermittent d’une mouche égarée, la colonne est toujours là, silencieuse, la table est toujours lisse et clean, et j’ai le sentiment confus que je vais replonger dans une douce somnolence. J’ai encore vécu un dimanche….

….Un DIMANCHE ordinaire !

C.F.               Septembre 2011

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