La NUIT des COUTEAUX

Le SOMMEIL de l’INNOCENCE !

VICHY 1935 ….

La Reine des Villes d’Eaux Françaises ! On peut même dire qu’elle avait pris la tête du thermalisme en Europe, surclassant Karlsbad, Baden-Baden ou Spa. Les Eaux n’étaient d’ailleurs bien souvent, aussi bien pour elle et ses consœurs, qu’un prétexte à un tourisme huppé se cherchant, se retrouvant de palaces en palaces pendant la saison d’été, avant la grande migration vers ceux de la Côte d’Azur pour les mois d’hiver !

La Source « CHOMEL »

Pourtant Vichy n’attirait pas simplement les tenants d’un titre nobiliaire avéré ou les détenteurs d’un portefeuille boursier conséquent. La réputation thérapeutique de ses Eaux, fort bien méritée d’ailleurs, drainait toute une clientèle extrêmement diverse dont le seul but, déclaré, était de remettre en état des viscères malmenés par la vie. On y côtoyait aussi bien des représentants de la bourgeoisie, grande, moyenne ou petite, que des fonctionnaires, petits et grands, des patrons de grandes, moyennes ou petites industries et de nombreux militaires, du soldat à l’officier, appartenant pour la plupart aux troupes coloniales, que l’Armée envoyait aux Eaux pour refaire des foies malmenés par les climats tropicaux ! N’oublions pas d’y mentionner aussi les inévitables rastaqouères et aigrefins en tous genres, véritables sangsues de ces sociétés où l’argent règne souvent en roi !

Allée des SOURCES

Pourtant Vichy était au demeurant une ville très agréable à vivre si l’on savait y découvrir tout ce qui était une partie importante de son charme, une ville cultivée, ouverte aux arts et lettres, avec ses casinos, théâtres et opéras, où tout ce qui se produisait dans le domaine de la Culture y tenait expositions ! Une ville où 15 jours de cure se transformaient en Grandes Vacances.
Un soir, chez un ami dont l’enfance avait connu ce Vichy d’avant les années sombres où elle fut capitale de « L’Etat Français », nous en vînmes à égrener des souvenirs de notre jeunesse et l’un des siens fut assez curieux pour que je puisse lui demander d’être sa plume et de le coucher sur le papier !

Le titre que nous lui avons donné peut suggérer une très sombre histoire. Cœurs sensibles ne vous émouvez point, il n’en est rien … bien que …mais laissez-moi vous en conter le fil !

Le père de mon ami – nous dirons « Clo » pour éviter une répétition lassante du mot « ami » – était militaire de carrière, officier supérieur dans l’Infanterie Coloniale – les « Marsouins » – et venait chaque été, durant son séjour métropolitain, passer deux à trois semaines, avec épouse et enfant, pour une cure de remise en forme où les bains, les massages à la lance et l’ingurgitation de verres d’eau calibrés, « Chomel » en l’occurrence, tenaient une grande partie de la matinée. Madame ne manquait pas de son côté d’aller à la « Grande Grille » s’administrer ses quelques centimètres d’eau chaude et Clo, qui n’avait pas encore de problèmes hépatiques, se concentrait sur une cure à base de sucre d’orge et de « Pastilles Vichy » qui avaient tout de même le bon ton d’être fabriquées à partir de l’eau gazeuse d’un des sources vichyssoises ! Le foie y trouvait son compte, les dents beaucoup moins !
Tout ce petit monde se retrouvait à midi attablé au restaurant de l’hôtel, autour des sempiternelles carottes « à la vichy », les hôteliers de cette belle ville d’eaux appliquant à la lettre les injonctions de la Médecine locale ! Ce qui faisait dire à mon ami – il avait 10 ans à l’époque – qu’il avait l’impression de sentir ses canines se rétrécir et ses deux incisives supérieures grandir à vue d’œil ! Il ne faudrait pourtant pas croire que la totalité des restaurateurs vichyssois était condamnée à nourrir sa clientèle selon les canons de la Faculté. Car le repas du soir était très souvent l’objet d’une découverte d’un des nombreux restaurants dits « gastronomiques » qui foisonnaient dans cette ville soi-disant vouée à la tempérance, pour ne pas dire à la frugalité !
Ainsi vivait Vichy, curiste sérieuse, attentive et obéissante dans la matinée et un tant soit peu rebelle et aventureuse dans la soirée. Dévergondage et aventure étaient certes des bien grands mots pour ces petites escapades. Mais elles avaient l’avantage de nourrir les souvenirs pendant les onze mois suivants. Et surtout, étant repartis pour un nouveau séjour colonial, d’éblouir et de rendre jalouses les jeunes générations de militaires n’ayant pas encore eu la chance de découvrir « Les Eaux » !

Le PARC

Ensuite il y avait les après-midis. Avec ses parents, tous trois bons marcheurs, Clo découvrait la ville, ses parcs, ses allées, ses Sources, rendez-vous des buveurs et buveuses, lieu où se nouaient des amitiés, ou plus, où souvent s’effaçaient les différences sociales, noyées dans la religion de l’Eau. Ici se tenait un grand symposium sur les qualités et les résultats espérés de l’ingurgitation programmée, quantifiée, respectée de la « Source » où l’on s’abreuvait, là les « Dames » minaudaient, chacune faisant valoir les qualités de son verre personnel, sa justesse de gravure des doses, la facilité d’usage et la beauté de son étui. Ailleurs d’autres découvraient les améliorations apportées par la Compagnie Thermale dans l’organisation de la distribution du liquide salvateur, la nouveauté des costumes des « Serveuses » qui était peut-être un peu « moderne » ? Le tout ponctué de « Ma Chère », « Chère Amie », « Très Cher » et autres civilités toutes plus vaines les unes que les autres et condamnées à l’oubli sitôt franchi les grilles de La Source !
Puis le trio s’enfonçait dans la ville, suivant ses belles avenues, ses promenades couvertes, ses places où officiaient des vendeurs à la sauvette, vous proposant tout et rien, du dernier couteau à ouvrir les huitres sans effort jusqu’au bidon calorifugé pour emporter sa ration « Thermale » durant une excursion.
C’est d’ailleurs l’un de ces vendeurs qui fut à l’origine – involontaire – de l’histoire que Clo me raconta et que j’écris pour lui.

« Les CELESTINS »

L’après-midi était donc consacrée à la découverte de la ville, des environs. Des promenades, style « Nous musardons à la découverte… » qui rappelaient, un peu, à Clo ses expéditions dans la brousse malgache où se situait le poste militaire d’Ankorika, avec les plus aventureux de ses copains et quelques petits Sakalaves du village de pêcheurs de Ramen. Père et Mère n’étaient pas avares de conseils et d’explications et ces balades se transformaient ainsi en de véritables leçons de vie, sur les choses et les gens. Les bords de l’Allier étaient particulièrement appréciés car ils terminaient la promenade à la source des « Célestins », située sur le boulevard longeant la rivière. Là Junior pouvait jouer à son tour les curistes, manipulant avec componction son verre personnel, faisant admirer sa parfaite maitrise pour l’extraire de son étui (« Voyez comme il est beau ! »), le présentant d’un air détaché à la serveuse, comme il l’avait vu faire à tant d’adultes, ignorant royalement le petit personnel, vérifiant et rectifiant le niveau. Il dégustait ensuite avec lenteur (toujours comme les curistes !) ce grand verre d’eau pétillante, relativement fraiche, qui pour lui faisait office de récompense et promettait une heureuse soirée.

Les « COUTEAUX »

Pour comprendre ce récit, il faut d’abord signaler un trait de caractère du papa. Brillant officier, il était toujours porté par une curiosité des choses et des gens, de la vie et de tout ce qui en faisait le charme de la découverte. On dirait aujourd’hui qu’il avait un « hobby » particulier en ce qui concernait les marchands ambulants et leur camelote. Leur manière d’aguicher le chaland, de le retenir et d’arriver à la fin à lui fourguer leur marchandise exerçait sur notre Commandant une véritable fascination. Vous pouvez deviner la suite, il n’était pas rare qu’il reparte avec la dite camelote dont en général il n’avait que faire. Ce fut donc au cours de l’une de ces balades qu’un de ces habiles « achalandeurs » réussit à le convaincre de la nécessité impérieuse qu’il y avait à compléter la panoplie des instruments de cuisine de Madame par les trois couteaux en « acier spécial » (bien sûr !) et dont le tranchant aussi efficace que celui d’un rasoir était garanti « à vie » (bien sûr !). Clo me certifia que l’affaire avait été enlevée par une démonstration « ad hoc » de la plus grosse des lames tranchant sans coup férir une feuille de papier tenue en l’air. Comme quoi on peut être, à la fois, un brillant militaire bardé de décorations attestant sa valeur, et un parfait « gogo » !
Le même jour où ces fameux couteaux devinrent propriété, involontaire, de Madame, le couple acheta des places pour le concert qui devait se donner le soir même, à l’Opéra, concert de musique classique (Clo pense se souvenir de Mozart et Brahms ?) dont ils étaient tous deux friands. Il n’était naturellement pas question d’emmener le petit et de toute façon son jeune âge lui interdisait les portes de l’Opéra.
Quand Vichy veut gâter ses habitants, elle sait leur offrir une météo de rêve. Ainsi en avait-il été ce jour-là ! Une température douce sans être chaude, un ciel lumineux, d’un bleu profond, laissant de temps en temps quelques tout petits nuages roses s’effilocher, comme pour meubler la vacuité de l’espace, une soirée présageant une nuit sereine propice aux rêveries nocturnes, ainsi la Ville se préparait à vivre une nuit calme et sans problèmes et, si quelques notes s’échappaient de l’Opéra, ce ne serait que le frémissement d’une douceur offerte.

La « BOÎTE »

Clo avait fait une razzia de ses magazines préférés et avait aussi réussi à soutirer l’achat de quelques bonbons, plus une boîte de « Pastilles de Vichy », acquisition enlevée de haute lutte au passage à la Source des « Célestins » contre la promesse formelle d’être le plus sage de toute la gens enfantine de l’hôtel, jusqu’au retour des parents musicophiles ! C’est peu de dire que le repas du soir, bien sûr carottes-vichy et poireaux-vinaigrette, fut négocié à la vitesse de la lumière, assez nouvelle donnée brillant au Panthéon de la Science et dont la Gentry Vichyssoise, se voulant « moderne », faisait un usage immodéré ! Concert à l’Opéra signifiait Rencontre mondaine et l’enfant put assister à la transformation de ses chers parents de curistes anonymes en gravures de mode : tenue de gala pour le papa militaire, robe de soirée, fourrures et bijoux pour la maman. Un toc-toc à la porte, le groom venant prévenir « Monsieur le Commandant » que la calèche était arrivée, dernier contrôle que le fils avait bien brossé ses dents avant d’enfiler son pyjama, dernières recommandations maternelles appuyées d’un regard définitif paternel, « Tu as tes illustrés ? Tes bonbons …ne mange pas tout ! Ne veille pas tard, ne touche à rien ….. Ah ! ne ferme pas ! Allez, on part, sois sage ! »
Un dernier baiser du bout des doigts gantés de fine soie et la porte se referma sur le couple, déjà rendu dans le temple de la musique, par la pensée !

Et la Nuit s’étirait à regret,                   Seules Clés de la Boite de Pandore

Emplie de tous ses Secrets,                  Théâtre qui ne s’ouvre qu’à l’Aurore !

L’OPERA

Une cloche venait de lancer le dernier coup de minuit, quelque part dans la ville, quand l’Opéra ouvrit ses portes pour rendre à la rue la foule de ses « fidèles », l’âme et l’esprit encore tout embrumés de « L’Exsultate, Jubilate » de Mozart. Monsieur et Madame rentraient à leur hôtel, continuant à savourer ces heures exquises d’un concert splendide, bercés par le léger roulis de la calèche, dans une nuit au silence complice, uniquement troublé par le claquement régulier des sabots de la jument qui trottait allègrement.
Ils arrivèrent à l’hôtel en même temps qu’un autre couple, venant d’une autre soirée. Chuchotements pour ne pas déranger le calme nocturne, escalier monté presqu’en catimini, premier étage où les deux couples gitaient, dans un souffle de conspirateurs « Bonne nuit ! A demain ! ». Madame attrapa la poignée de porte, doucement, « Il ne faut pas réveiller le petit ! », la tourna toujours aussi doucement, appuyant légèrement pour l’ouverture et … la porte refusa de s’ouvrir ! Nouvel essai, nouvel échec ! Assez contrariée elle toqua sur le panneau, assez doucement pour ne pas alerter tout l’étage, « Je lui avait pourtant dit de ne pas fermer. On aurait dû emporter les clés ! » Le Commandant, avec le sang-froid d’un vieux briscard, découvrant que la tranchée ennemie est défendue : « Pas de panique, il va se réveiller, patience ! » On toqua un peu plus fort, pas trop quand même ! Statu quo, porte toujours close, et bien plus alarmant aucun bruit perceptible dans la chambre.

La PORTE !

Nous avons tous plus ou moins connu ce genre de passage à vide qui résulte d’un échec inattendu et même inconcevable. Les parents de Clo en étaient à ce point où l’on a encore aucune idée bien précise de ce qu’il faut faire ni aucune idée des implications que suggère cet échec. Mais l’instinct maternel n’est pas un sentiment qui tergiverse longtemps. Madame Mère se mit à tambouriner plus fort sur le panneau récalcitrant, comme jouant la « Générale » sur un tambour de guerre. Et c’était bien de guerre qu’il s’agissait, c’était bien d’assaut à donner contre la porte de cette chambre forteresse que l’on commençait à soupçonner de cacher un secret redoutable. Prenant la direction des opérations, tel un chef de guerre préparant ses troupes au combat, Mon Commandant commença par quérir le portier, détenteur du « passe » des chambres de l’hôtel. Le temps de monter à l’étage et, dans un certain calme retrouvé, l’homme inséra sa clef sans difficulté dans la serrure qui fit entendre quelques clics … et la porte refusa encore de s’ouvrir !
On peut encaisser un échec sans faiblir, mais un second, alors qu’il n’y a vraiment aucune raison pour qu’il se produise et le moral s’effondre. La facilité d’entrée de la clef dans la serrure prouvait qu’il n’y avait pas de clef à l’intérieur. La déduction, très simple mais consternante, était que le bambin avait poussé le loquet de la dite porte. Mais pourquoi donc aurait-il fait cela ? Il était de notoriété un garçon assez coquin et il n’en était pas à son coup d’essai dans la réalisation de blagues de ce calibre. Du moins était-ce à ce moment-là ce que l’on pouvait imaginer.
Tout ce chambard avait fatalement réveillé une partie de l’hôtel et les occupants commençaient à se retrouver devant la Porte Close ! Le môme ayant la réputation d’avoir le sommeil profond, l’État-major décida d’intensifier les frappes, non seulement sur la porte close mais sur les cloisons de la chambre.
Le réveil et l’afflux des autres occupants des chambres mitoyennes facilitaient cette action. Aussitôt les troupes se mirent à tambouriner sur les murs, alternant coups et silences, pendant un bon moment. Résultat : néant, la porte restait toujours fermée !

Il vient un moment où l’angoisse prend le dessus, ce moment était arrivé. Une question cruciale se posait : comment un gamin, aussi « sommeilleux » soit-il, pouvait-il ne pas être réveillé par tout ce tambourinage ? La Maman, écroulée en pleurs sur une marche d’escalier, tremblante et terrifiée à l’idée qui se faisait jour en elle, demanda, pria, adjura pour que l’on enfonce la porte : elle venait de se souvenir de l’achat effectué dans l’après-midi à un camelot, des trois couteaux, « réputés avoir un tranchant de rasoir ». Clo, lui, étant réputé pour fourrer son nez partout, l’horrible vision de son corps baignant dans le sang avec le Grand Couteau encore dans sa main, venait de s’imposer à l’esprit de la pauvre mère !
D’enfoncement il n’en fut point besoin heureusement. Le Commandant avait alerté Police Secours et les agents, précédés d’un Commissaire et d’un serrurier assermenté, venaient d’arriver sur les lieux du « Drame » ! Par chance les loquets intérieurs avaient été prévus pour que l’on puisse les faire fonctionner de l’extérieur, après avoir percé les trous aux endroits adéquats. Porteur de l’espoir angoissé des parents et des personnes présentes, L’Homme de l’Art se mit au travail, avec rapidité et précision, dans un silence total comparé aux hourvaris précédents, silence seulement troublé par le sifflement de la perceuse et les chuintements de la mèche attaquant le bois dur, comme si la porte sinistre tentait une dernière défense. Lorsqu’il arrêta le travail et introduisit un outil spécial dans le passage du trou, le silence se fit encore plus lourd. Trois clics qui résonnèrent comme des coups de cymbales et l’Homme se redressa. Sur le palier l’immobilité anxieuse des présents n’avait rien à envier aux statues de sel de la Femme de Loth.

L’Homme poussa la porte, lentement, sur une chambre toute éclairée et fit trois pas en avant.
Sur le grand lit, mitoyen de la porte, l’Enfant était allongé, un illustré en travers de la poitrine, endormi.
Sur une table, plus loin, l’étui des trois Couteaux reposait sagement.

L’Homme se pencha vers l’Enfant qui se réveilla brusquement, les yeux tout envahis de sommeil et voyant ce visage inconnu, murmura :

« C’est qui … Toi ? »

Le CASINO
Le CASINO

C.F.

 

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