« Au SECOURS » !

    Ne me laisse pas ……

Tout au bout de la longue langue de sable de la plage des Sablettes, Mar    Vivo se niche à son extrémité dans le creux des rochers qui repartent vers le large, vers la Pointe de Mar-Vivo.
Dans les années 50/60 la furia immobilière n’avait pas encore envahi ce quartier un peu reculé. Au bout d’une longue allée entièrement bordée d’arbres, venant de la route reliant La Seyne aux Sablettes, s’érigeait une petite chapelle, gardienne de cet espace et de sa petite plage située à quelques mètres de là. La route s’y terminait sur un genre de placette, soutenue par un mur à parapet, fermant la plage. Le Dimanche il n’était pas rare d’y voir un pêcheur, accoudé et pensif. Peut-être surveillait-il, le Dimanche, les railles de minots pour qu’ils ne transforment pas en galère barbaresque son « pointu » tiré au sec sur le sable.
La chapelle, seul lieu de culte à l’époque, offrait à nombre de familles la célébration de la messe dominicale. Elle allait être le témoin d’un moment de ma vie que je ne suis pas prêt d’oublier. Nombres d’années se sont effeuillée sur les calendriers de mon existence mais j’ai toujours dans les oreilles ce cri jeté au vent, appel se terminant en une sorte de gargouillis … « Au Secours » !
Tout commence comme un conte familial, ces petits récits de petites histoires mille fois répétées qui font la trame de la vie des familles. Moroses ou gais, simples ou compliqués, parfois dramatiques mais le plus souvent pleins de sérénité, universels et particuliers, ils plongent leurs racines dans le passé des ancêtres et cherchent leur avenir dans le devenir des jeunes générations. Ils sont ainsi les marqueurs d’une vie, partagés par chaque membre de la Famille, monolithes dont chacun possède un fragment.
Nous passions les mois d’été et de vacances dans une petite campagne, genre petit mas, sis au milieu de vignes et de jardins. On y appréciait fort l’ombre d’un chêne centenaire dont les ramures protégeaient la vie familiale, repas ou longues siestes, salon ou salle de travail. Seule une ondée, très souvent bienvenue pour notre campagne assoiffée, pouvait nous en chasser. Promesse d’une ombre rafraîchie que nous retrouvions vite sitôt que les dernières gouttes s’évaporaient déjà. Chêne tutélaire qui, faisant mentir le fabuliste, continuait à résister à tous les assauts de notre Mistral ! C’est dire que nous étions si bien et si heureux dans cette petite thébaïde que nous n’éprouvions que très rarement l’envie d’en sortir. Si ce n’est le Dimanche matin où toute la famille se rendait à Mar Vivo. La Population estivale de cette famille se composait de mes Beaux-Parents, de la Grand-mère maternelle de mon épouse, de notre couple et de nos trois loupiots.
Le Dimanche nous allions donc alors rituellement participer à la célébration de l’Office à Mar Vivo. Nous y retrouvions des voisins, des amis vacanciers comme nous, des commerçants et des agriculteurs du coin, comme une grande famille se retrouvant dans cette ancienne et si agréable chapelle. Le monde ne connaissait pas encore les innombrables moyens de transport qui ont envahi l’espace, aussi bien avec les adultes qu’avec les jeunes. Le nôtre consistait dans l’auto de mon beau-père, une « 11 Traction Avant » !
Pour ceux qui ont connu ce magnifique engin avant-gardiste, une question que je sens venir doit les alerter. Bas de Caisse, ce qui lui interdisait les dos d’âne un peu accentués, elle était surtout bas de Plafond, peut-être pour mieux entrer dans l’air, mais à coup sûr posant des problèmes de tailles et de corpulences pour pouvoir y caser toute notre smala : comment faisions-nous ? Naturellement des essais systématiques avaient été tentés pour résoudre l’équation. Las ! Il en restait toujours un à l’extérieur. En finale la voiture emporterait femmes et enfants fût-il décidé. Pour moi qui était à l’époque assez sportif et fana de vélo, j’utiliserais ma bécane. Cela me laissait un peu plus de liberté pour éventuellement piquer une tête après la messe. Trois à quatre brasses, un ou deux plongeons et retour tranquille vers la campagne, cela faisait des Dimanches à la fois vivants et calmes, agréablement complétés par un « Repas du Dimanche » et de longs farnientes sous l’auguste chêne ! Il nous arrivait aussi, certaines de ces fins d’après-midi, lorsque le soleil se fait moins rude et agressif, d’aller Papa, Maman et Enfants à la plage de Fabrégas. Heureux temps où l’on pouvait suivre un petit sentier qui coupait à travers bois et garrigues sans rencontrer de constructions ni de clôtures, là où même un chat aujourd’hui ne pourrait passer ! Ces sorties étaient souvent programmées à l’avance ce qui supprimait mon incursion sur la langue de sable de Mar Vivo. Tel ne fut pas le cas ce jour-là !
Dimanche, branle-bas de combat, toilette, vêture, petit dèj ! Les enfants, eux, étaient prêts – Ô Miracle – et même déjà devant la voiture. Une rapidité qui nourrissait chaque Dimanche nos rêves impossibles de parents d’obtenir une égale ardeur, une aussi fulgurante rapidité dans les jours de scolarité ! Le temps de caser tout mon monde dans la « machina », la fille aussi hiératique que la Reine de Saba entre ses deux servantes, les garçons à genoux, à cause de la hauteur, cramponnés aux barres des dossiers avant comme deux mushers aux poignées de leurs traineaux, il ne manquait plus que la question du chauffeur : « Parés ? » pour que le « GO » tonitruant des fils lance l’attelage. Ce matin-là la météo s’annonçait assez bonne, si ce n’est un petit mistral, suffisant pour accélérer le retour des flots le long des rochers, vers le large, sur la plage de Mar Vivo. En se tenant assez éloigné de ce courant, la trempette serait agréable. En bon cycliste-nageur j’avais enfilé mon maillot sous le short de vélo. Il me restait à fermer le portail et, lancé vent arrière sur la route en légère pente, je me faisais fort de rattraper la « Onze », mon beau-père en conducteur prudent et chargé d’âmes n’aimant pas jouer les Fangio ! En roue libre et bien poussé par ce « petit vent » je me disais que le retour vent debout serait peut-être moins facile et qu’il serait bon que je limite mes ébats aquatiques au strict minimum !
Comme prévu j’arrivais à la chapelle pratiquement « dans la roue » de la 11, comme disent les cyclistes. Comme j’avais mis le grand braquet, il me fallut une bonne partie de l’office pour retrouver souffle et calme. A la sortie tous les habitués se retrouvaient pour échanger « Bonjours », « Civilités » et « Nouvelles ». J’en profitais pour aller jeter un œil sur la plage. Le mistral avait un peu forci et la petite anse se couvrait de vaguelettes qui annonçaient un renforcement du courant le long des rochers. Rien de bien méchant sauf à faire un peu attention.
Rien ni aucune sortie n’étant au programme de notre après-midi je décidai donc de rester et de faire ma trempette dominicale. La 11 avait récupéré son chargement, quelques bisous, un conseil de mon épouse, qui semblait ne pas trop aimer la mélodie que le mistral commençait à chanter dans les ramures, conseil que j’écoutai d’une oreille distraite. La plage n’étant qu’à quelques mètres, je laissais mon vélo enchaîné à la grille et filais vers la mer, en faisant déjà sauter mon tricot. Sur le terre-plein le pêcheur fumait tranquillement sa pipe dont le vent aspirait les volutes de fumée. Parfaitement immobile il gardait l’œil rivé sur son pointu que deux gosses, garçon et fille, sa sœur plus jeune je pense, avaient pris comme centre d’une farandole endiablée. Le temps de tomber le short et les espadrilles et je plongeais !
Tous les amoureux de la mer savent tout de suite si la baignade sera bonne ou mauvaise, joyeuse ou mélancolique, délassante ou fatigante. Certains appellent cela « sentir la mer ». Pour ma part, un plongeon et quelques brasses me firent tout de suite savoir de quoi il en était. A voir ma distance au sable, cela ne devait rien à mes brasses, le courant sous-marin créé par le vent s’était bien établi et semblait même vouloir se renforcer. La sagesse commandait donc la capitulation. Je regagnais la plage moins facilement que je m’en étais éloigné. Les gosses avaient fini leur cavalcade et s’entrainaient à jeter des galets sur les têtes de rochers affleurants. Le pêcheur toujours immobile, semblait Neptune suçotant son brûle-gueule !
Un peu déçu, j’étais très accro à la baignade en ces temps-là, je revins lentement vers la chapelle, avec des poses de rhabillage si lentes que cela ressemblait à un signe, comme une mise en garde. Pourquoi tant de difficulté à enfiler mon short alors que j’avais l’habitude, pas si bonne, de sauter dedans à pieds joints ? Mes sandales qui semblaient ne plus vouloir de mes pieds ? Pourquoi cette longueur d’éternité entre la plage et la chapelle ? A vrai dire, après, je n’ai jamais vraiment cherché à en comprendre le pourquoi. Arrivé enfin au portail qui surveillait mon vélo, trouvé la clef du câble, j’allais l’ouvrir quand un cri m’a statufié.
Un cri … puis deux mots, distincts et brouillés, comme s’ils jaillissaient des ondes … « Au secours …. » puis plus rien, ou plutôt comme un râle, un poumon qui cherche l’air. J’ai su tout de suite que c’était les enfants que j’avais quittés, jouant à lapider les rochers. J’ai dû battre tous les records de vitesse ! Sur la plage personne, sur la mer encore pas trop agitée, deux têtes, à 20 ou 30 mètres le garçon, un peu plus loin la fille. Leurs têtes ballotaient au gré des lames dans un bouillonnement causé par leurs gestes frénétiques pour tenter de surnager, terribles petits ludions que le fond semblait aspirer à lui. Inexorablement le courant sous-marin les entrainait. Le pêcheur était toujours là, toujours immobile, la pipe au bec. Il me gratifia de quelques mots, genre constatation impersonnelle : « Les gosses vont se noyer ! ». En arrachant presque mon short, je lui criai : « Vous …le bateau …à l’eau …Vite » ! Il me fit un signe négatif sans bouger d’un pouce.
Pas le moment de réfléchir … J’ai foncé vers l’eau et avant de plonger j’ai eu la chance de voir deux grands ados qui arrivaient en courant. Ils avaient dû entendre l’Appel ! Je leur criai : « Vous deux … la fille ! » et je plongeai. La fillette semblait à bout, ses bras ne bougeaient plus beaucoup, c’est tout ce que j’ai pu voir en nageant vers le petit gars qui, lui, se débattait encore vaillamment. Le courant, plus que ma nage m’amena très rapidement à sa hauteur, il m’agrippa et nous faillîmes aller au fond tous les deux. Je n’avais aucune idée bien précise de la technique à employer, si ce n’est que la personne à ramener devait être immobile. Ce ne devait pas être l’idée du petit qui me serrait le cou dans l’étau de ses petits bras, petits mais animés de toute la force de la peur. Tout en me suppliant : « Ne me laisse pas … ne me laisse pas » entre deux submersions. Et ce satané courant continuait à nous entrainer maintenant, tous les deux ! Comment ai-je pu le mettre dans la bonne position et arrêter ses étreintes, et le faire taire, je n’en sais absolument rien. Je pense que tout à trac j’ai dû le gifler ! Il n’a plus bougé mais son regard était vrillé sur moi et continuai à implorer « Ne me laisse pas ».
Et on a entrepris le retour vers la plage. A grands coups de poussées avec les jambes, ramant de mon autre bras, on a commencé à revenir. J’avais l’impression de faire du sur place, le bord du sable semblait être loin, très loin et même il me paraissait s’éloigner. Tendu vers ce but à atteindre, je n’avais plus que deux sensations physiques : le poids du corps de l’enfant et la force que je devais déployer pour vaincre le flot ! J’arrivais pourtant à me rapprocher, centimètre par centimètre, du bord de la plage. Je crois que mon corps, instinctivement avait mobilisé tout ce que je pouvais donner. Pourtant l’esprit travaillait en dehors de ma volonté car je croyais sentir encore l’eau profonde sous mes pieds, ce qui pouvait signifier que je reculais. J’avais bu je ne sais combien de tasses, la gorge en feu, la tête bourdonnante. J’ai mesuré ce jour combien l’esprit commande à la volonté pour se battre, se battre, se battre …
Je ne voyais quasiment plus rien distinctement, battant l’eau rageusement, tétanisé par mon accroche avec l’enfant. Et soudain mon pied a heurté le sable ! Il devait rester deux ou trois mètres et je crois bien avoir hurlé : « Ça y est ! » en me propulsant, avec mon gamin toujours accroché, sur le sable sec !
J’ai dû plonger dans le noir. Un des Jeunes me secouait, je refis surface. Ils avaient pu ramener la fillette. Les deux enfants étaient là, sains et saufs. Le « pêcheur » s’était éclipsé très vite quand les ados reprirent pied avec la fillette, me dirent-ils. Je reprenais lentement le dessus et n’avais plus qu’une idée, rentrer à la maison, laissant le soin aux jeunes de ramener les enfants chez eux. Mon retour à vélo ne fut pas une course triomphale mais une longue bagarre contre la fatigue, la montée et le vent. Mon apparence devait être assez explicite pour stopper les reproches qui m’attendaient. Trop secoué pour parler, juste murmurer « Tout va bien ! » et gagner le lit où je sombrai, là, dans un sommeil sans rêves !

Je n’ai jamais revu ces enfants, bien qu’ayant repris mes baignades dominicales. Je n’ai jamais revu aussi le « Pêcheur » qui alla semble-t-il amarrer son bateau ailleurs, se doutant bien de la manière dont j’aurais eu plaisir à lui « expliquer » ma façon de penser ! Mais j’ai tiré une leçon de ce qui aurait pu être un fait divers dramatique, leçon venant de mon appartenance scoute : « Etre Prêt ! ». Je me suis inscrit au stage de « Nageur-Sauveteur » qui se tenait dans le petit port du Fort Saint Louis.

Le jour de l’examen, quand j’ai dû ramener le mannequin dans les règles de l’art, j’ai eu l’impression de revivre ce moment terrible, cet enfant accroché à mon cou et ses yeux qui ne cessaient de supplier :

« Ne me laisse pas ! »                                                                       C.F.

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